Publié le 7 Janvier 2013

 

DANS MA VILLE IV

 



MEFIANCE

 

Ne vous fiez pas à leurs troncs noircissant

Les arbres font semblant de mourir

 

Ne vous fiez pas à leurs feuilles de sang

Si elles tombent dans la terre pour pourrir

Elles remonteront dans la sève gluante

Qui les fera renaître, lisses et luisantes

 

Ne vous fiez pas à l'incendie de l'automne

Les arbres reprennent ce qu'ils abandonnent

 

Ne vous fiez pas à la beauté des ramures

C'est le requiem d'une mort spectaculaire

Avant résurrection et guérison des blessures

Mais jouissez de la flamme du chant funéraire

 

Ne vous fiez pas aux arbres pour toujours revenir

Il arrivera dans un lointain avenir

Où les feuilles tomberont pour la dernière fois

 

Ne vous fiez pas à l'hypocrisie du printemps

On n'échappe pas à la mort à chaque fois

Si revivre c'est pour mourir, restons méfiants


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

DANS MA VILLE III

 


LA COMPLAINTE DE LA PENICHE
 

Près de moi, un bateau vient de passer

Enfilant les ombres humides des ponts

Chargé jusqu’à la gueule d’une foule ensoleillée

Les têtes tournantes à l’unisson  

Ma carcasse balance à son passage

Mes chaînes cliquettent, attachées au quai

Je roule mais je reste à terre, bien sage

C’est pourtant pour naviguer que j’étais fait  

On m’a garni de fanfreluches et de pots de fleurs

Je porte sur mon dos tables et chaises

Aucun marin à la barre, seulement des serveurs

Et des voyageurs factices racontant des fadaises  

J’ai des fourmis dans ma quille engourdie

Ma proue oscille tourmentée par des impatiences

Ma coque se ronge de rester à l’écurie

Je rêve de naviguer, je rêve de partances  

Ah ! Me détacher de ce quai où je suis prisonnier

Partir sur le fleuve, longer l’histoire pétrifiée de Paris

Aller plus loin, vers Rouen où fourmillent les clochers

Au Havre ! Où je me frotterai aux gros navires surpris  

Sentir l’eau clapoter et caresser mes flancs

Voir la Lune dans le fleuve naviguer devant moi

Voir défiler les berges, aller la proue au vent

Avoir des marins pour amis, un capitaine pour roi  

Et pourquoi pas la mer ? Pourquoi pas l’océan ?

Plus de berges, plus de limites, que le ciel et l’eau

Les vagues joueraient de moi comme d’un enfant

Et me briseraient enfin en mille morceaux
 
 
Paul Obraska
 

DANS MA VILLE III

CONFUSION
 

Devant Notre-Dame, ses fleurs de pierre

Sa croupe magnifique parée de verdure

Les roues des rosaces teintant la lumière

Les lourdes tours aux longues ouvertures  

Le peintre confus a peint le Sacré-Cœur

Peut-être a-t-il été poussé par la faim

Pour croquer ce gâteau de blancheur 

Sur le tableau exilé du modèle lointain  

Il est des modèles qui rendent confus

Beautés inimitables qu’il faut admirer

Les contrefaçons en sont défendues  

L’artiste modeste pour ne pas imiter

Le charme sans pareil de la vue

Expose en regard une pièce montée

Paul Obraska
 

DANS MA VILLE III

PONT SAINT-LOUIS
 

Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis

Sous les yeux ronds de la Dame de pierre

La Seine frôle les îles d’un baiser de cambouis

Les mouettes volettent la prenant pour la mer  

Les passants s’arrêtent, nonchalants

Ils goûtent le délice de ne rien faire

Les musiciens laissent leurs instruments

Pour le plaisir de parler aux compères  

Un amuseur s’époumone pour attirer le chaland

Si l’un d’eux s’arrête, il fera foule

Un piano mécanique joue à l’instrument

En égrainant les notes que la bande déroule  

Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis

Le goût exotique d’un sorbet embouché

Les musiques s’emmêlent jusqu’au seuil de la nuit

Le soleil s’attarde avant de se coucher

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Eglise-Abes.JPG

RUE DES ABBESSES
 
Ce Dimanche à l’église des Abbesses
Le sonneur saoul sonne et se déchaîne
Après avoir fait honneur au vin de messe
Il carillonne l’hymne à la joie de Beethoven
 
  DSC00354.JPG

CACOPHONIE
 
Dans le square du poète Rictus, place des Abbesses
Des bouts de langues échappées nues font le mur
Des langues étranges, des langues étrangères
Les unes contre les autres, elles se pressent
Langues ennemies devenues impures
Sans barrières, sans frontières
 
Des hiéroglyphes désordonnés
Eclats blancs d’abécédaire
Des phrases amputées
Des mots solitaires
 
Peut-être des bêtises
Peut-être des insultes
Peut-être des mots d’amour
Peut-être des mots de haine
Des mots mélangés dans le bleu des carrés
Alignés sur le mur comme des exemples à fusiller
 
Et le pigeon voyageur au pied du mur regarde l’ouvrage
Tous les messages transportés par-dessus les murs
A travers les pays en paix ou livrés au carnage
De la confusion des mots monte un murmure
Une cacophonie que personne n’entend
Que personne ne comprend
Que personne ne lit
 
Paul Obraska
 
Carrousel-du-Sacr--Coeur.JPG

MANEGE
 
Manège cerclé de dorures, d’images de rêve
Lampions comme des étoiles en plein soleil
La musique métallique joue sans trêve
Chaque enfant se presse de choisir sa merveille
 
Le conquérant au galop figé de sa rosse
Ameute son armée invisible par petits cris
La princesse penche la tête hors du carrosse
Pour saluer au passage sa famille attendrie
 
L’aventurier en avion au courage incertain
Jette un œil inquiet sur ses parents souriants
Le chauffeur au volant qui pousse en vain
Pour dépasser le cavalier immobile de devant
 
Les enfants tournent en restant sur place
En dignes habitants de la Terre
Le manège tourne, le monde tourne et se déplace
En faisant des ronds sans fin dans l’Univers.
 
Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

 

 

 

 

PAS

 

Il court sur les trottoirs de la ville

Son corps se plie à ses caprices

Ses jambes virevoltent, dociles

Il effleure l’asphalte avec délice

 

Il surveille chacun de ses pas

Chaque pas est une prouesse

Avancer dans la foule est exploit

Il s’obstine malgré sa faiblesse

 

Il voit devant une femme marcher

Elle avance vite dans la foule

Ses talons claquent sur le pavé

Il ne peut la suivre, il roule

 

Il écoute les pas dans la ville

Sur les dalles les bruits syncopés

Il est là désormais immobile

Et rêve de ses pas envolés

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013

 

JOURNEE MONDIALE DU REFUS DE LA MISERE
 


INTERIEUR

 

Matelas, couvertures, bouteilles, cartons

Ne marchez pas dessus ! Un homme est enseveli

Il est vivant, son souffle soulève les chiffons

A l’intérieur des débris, un homme est endormi

 

Les passants le frôlent  en l’évitant

Les voitures éructent leur gaz carbonique

Les banques exhibent leurs boites d’argent

Près de l’homme démuni coule le fric

 

Sur sa terrasse conquise, le vagabond

Vit  ses rêves pour ne pas rêver sa vie

 Enfermé dans son alcôve de chiffons

 

Il rêve de souvenirs ou d’impossibles envies

Ses songes sont à lui, c’est son seul fond

Il ne demande rien. Qu’il reste endormi
 
 
 


INDIFFERENCE

 

Comme un bateau échoué sur un banc de sable,

Le vagabond restait assis, le dos courbé,

Solitaire, Immobile, immuable,

Il voyait les passants sans les regarder.

 

A chaque fois que le promeneur passait près du banc,

Il y trouvait toujours le vagabond, assis, le dos courbé,

Une main possessive sur son sac de vêtements,

Plié pensif sur son banc, sans rien demander.

 

A chaque fois que le vagabond s’asseyait sur ce banc,

Il voyait toujours passer ce même promeneur,

Jetant autour de lui un coup d’œil indifférent,

Du même pas régulier, toujours songeur.

 

Pendant des jours et des jours, chaque après-midi,

Les deux hommes se sont croisés, sans jamais se parler.

Pour le promeneur, le vagabond restait toujours assis,

Pour le vagabond, le promeneur ne faisait que marcher.


Paul Obraska

 

 

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Publié le 7 Janvier 2013

Claude Monet "Gare St Lazare, l'arrivée d'un train"


GARES

 

Je n'aime pas les gares

Pas les petites devenues plus rares

A ciel ouvert plantées dans les prés

Calmes au bord des rails rouillés

Comme des quais au bord de l'eau

Où passent en sifflant sans s'arrêter

Méprisant le modeste hameau

Les longs trains hurlants

Trouant l'air et levant le vent

 

Je n'aime pas les grandes cavernes

De métal obscur et de béton terne

Où résonne un brouhaha continu

Où la foule coule de crues en décrues

Ceux qui arrivent et ceux sur le départ

Ceux qui se retrouvent ou se séparent

Ceux inquiets les yeux levés sur le tableau

Et ceux qui courent traînant leurs fardeaux

 

Mais les gares immuables n'y sont pour rien

Je n'aime pas l'exode affolé du passé lointain

Je n'aime pas l'inconnu des foules agitées

Je n'aime pas la menace des uniformes armés

Je n'aime pas leur regard quand il croise le mien

Je n'aime pas les portes que l'on peut boucler

Je n'aime pas le fantôme des pièges anciens


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



FRUITS

 

L'ananas et sa houppe florale,

Sa peau de crocodile végétal

Aux écailles jaunes noyées de vert,

Protégeant son cœur solaire

 

Cerise, bille de pourpre noir

Pendue en battant solitaire,

Ou en famille sous leur toit vert.

 

Goutte lourde de la poire

Chargée de chair fondante.

Craquement de la pomme croquante

Lorsqu'on y plante les dents.

 

Orange comme un soleil couchant

Avec ses croissants de lune dedans.

Sage mandarine sucrée

Aux quartiers bien rangés.

 

Pêche à la peau de douceur

Que du doigt on caresse

Avant d'en boire le cœur

Débordant de tendresse.

 

Figue violine, bourse pendante

Gonflée de marmelade amarante.

Kiwi, chair verte si onctueuse

Dans son enveloppe terreuse.

 

Généreuse pastèque d'eau gorgée

Pour la soif des pays asséchés,

Et melon comme un astre lourd.

 

Fraise aux grains de beauté,

Cœur rose, de rouge cerclé.

Framboise à la peau de velours,

Délicieux rubis qu'on déguste.

 

Raisins blancs ou noirs agrippés

Aux branches de leur petit arbuste

Dans un rêve mort de vin bachique.

 

Blonde banane phallique

S'offrant toute entière,

Une fois la peau écartelée.

 

Mûre, framboise noire des roncières,

Myrtille, petite nuit bleutée,

Groseille, perle acidulée.

 

Et toi, modeste abricot

Déjà confiture autour du noyau

 

Je vous aime.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



GENERATIONS

 

Le père tient un œuf éclos dans sa main

Génération encore humide, étonnée d'être née

La mère est soulagée d'avoir fini de le couver

C'est l'âge où les parents pensent au lendemain

 

Le petit frère déjà conscient des menaces

Sur sa tête que lui réserve la vie

A gardé son casque de carton bouilli

C'est l'âge où l'on croit encore aux cuirasses

 

Une bande d'enfants sort de l'école

C'est l'âge des confrontations

Pas de parents jusqu'à la maison

On se pousse, on se tape et on rigole

 

Un jeune homme sur son scooter

Pense à sa nouvelle amie

Il va démarrer ventre à terre

C'est l'âge des conneries

 

La génération qui regarde en arrière

Ne figure pas sur la photo

C'est l'âge de poussières

Elle est sortie du tableau


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Photo de Stéphane Kindler


TRAINS DE NUIT

 

Jetés comme une brassée de branches mortes

Les rails s'entrelacent avant de mourir à la gare

Luisantes sous la lune qu'un nuage emporte

Les gerbes de métal se fondent dans le noir

 

Les rectangles de lumière alignés dans la nuit

Défilent à la volée dans un fondu enchaîné

Des visages à peine entrevus s'enfuient

Dans un vieux film aux images saccadées

 

Le train de nuit s'échappe à travers champs

Dans l'obscurité il suit son chemin de fer

De battement en battement

Il file droit ses roues dans les fers

 

Le train de nuit emporte sa charge humaine

Course dans le noir dans le  cours des jours

Une charge de pensées de joies et de peines

Quitter ceux qu'on aime ou aller aux amours

 

Le train de nuit transporte des soldats en armes

Le goût amer sur les lèvres du dernier baiser

Des femmes qu'ils ont quittées en larmes

Défilent les villages qu'ils espèrent retrouver

 

Dans la nuit un train de wagons pour bestiaux

Déporte sa cargaison d'humains prostrés

La clarté des gares éclaire à travers les barreaux

Les faces hagardes et les corps étouffés

 

Le train de nuit fonce dans le noir assassin

Un aller simple pour un unique voyage

Les voyageurs immobiles s'effacent un à un

Le convoi désert devient paysage

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



TEMPS FARCEUR

 

Facétieux monument

Amas d'horloges arrêtées

Heures désordonnées

Pied de nez aux passants

 

Temps fou d'un monde parallèle

Gros yeux ironiques

Aux deux cils obliques

Regard multiple sur les mortels

 

Laisser-aller des pigeons

Sans respect pour l'éternel

Arrosé de déjections

 

Fientes sur ce menhir

Comme les fugaces souvenirs

Que nous laisseront


Paul Obraska 

 



DESERT DE FER

 

Quiétude incongrue des gares désertées

Cathédrales noires de métal et de verre

Laideur des espaces déshérités

Rêve de départs vers d'autres terres

 

Quais de béton perdus dans l'horizon

Etrangement nus, calmes, dépouillés

Vidés de ses foules marchant à l'unisson

Rêve de nomades changeant de destinée

 

Rails inutiles, doubles lignes de lumière

Couples métalliques en route pour l'infini

Rêve impossible d'une étreinte de fer

 

Wagons immobiles, désarticulés

Délaissés par les monstres enfuis

Rêve de glissades saccadées

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



LE COUPLE DELAISSE

 

Les sons profonds du violoncelle

Sortent des cordes embrassées

La mélopée dans la ruelle

S’élève du couple enlacé

 

Le vieil homme cesse soudain de jouer

L’archet désuni au bout du bras ballant

Les yeux fixes, les cheveux ébouriffés

Il laisse le chant se perdre dans le vent

 

Personne n’écoutait ses notes mélodieuses

L’instrument comme une femme délaissée

Presse contre lui ses courbes harmonieuses

 

Son offrande de musique dédaignée

Le musicien figé reste l’archet suspendu

Tristesse et lassitude pétrifiées en statue


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


Pieter Bruegel l’Ancien « Les estropiés »

 

 

 

SOUS TERRE

 

A la station Duroc, dans le boyau sous terre

Qui résonne des bruits des pas redoublés

On entend la plainte de Mozart massacré

Par un accordéon qui chante la misère

En s’appliquant avec tant de tendresse

Que je m’arrête pour lui donner la pièce

 

Sur la ligne treize dans le wagon bondé

Un homme, les yeux rouges et les traits tirés

Raconte sa vie que personne n’entend

La rame s’arrête et l’homme descend

 

Sur la ligne dix Austerlitz – Saint-Cloud

Une femme, un enfant pendu à son cou

Tend une main en murmurant des mots

En montrant son enfant aux yeux clos

Il dort toujours sans jamais s’éveiller

Je ne l’ai jamais entendu pleurer.

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

PARIS GRELOTTE

 


Entre les fêtes, Paris grelotte.

Comme un glaçon, le Soleil flotte

Et fond dans un ciel bleu banquise.

Les nez coulent sous la bise.

 


La lumière évite la Madeleine noire,

Elle glisse au ras des trottoirs

Et s’amuse à offrir aux passants

Des ombres étirées de géants.

 


Les promeneurs entrent se réchauffer

Les joues rouges et la goutte au nez

Dans les salles obscures devant des images

De pays chauds où les gens sont en nage.



 Les pigeons, le gros dos, pelotonnés

Sur les branches noires et dépouillées,

Boules de plumes attendant en silence

Que l’hiver ait un peu de clémence.



 

Le jour se couche tôt et fait grasse matinée. 
Celui qui dormait sous le nez des banquiers 

N’est pas dans son lit qui semble abandonné.

Sera-t-il là demain après une nuit glacée ?


Paul Obraska

  

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Publié le 7 Janvier 2013

 

 

Emil Nolde "Mer d'automne VII"

 

 

 FIN D’AUTOMNE

 

Les tourbillons du vent de novembre

Soulèvent l’ocre robe de l’automne

Les arbres dénudés de leur chair

Montrent leur squelette de bois

Leur parure d’or tombée à terre

S’étale en vaguelettes éparpillées

Que le vent retourne et fait rouler

Le long des caniveaux humides

Le balai les pousse en petits tas

De restes odorants et putrides

Qu’un monstre glouton déglutira

Buvant les vagues mordorées

Laissant à vif le bitume gris

Des rues dénudées de Paris

 

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013


Bernard Buffet « Orang-outan femelle »

 

GRANDS SINGES

 

Les petites et les grandes personnes

Entrèrent dans la demi-obscurité

Venant de la lumière d’un soleil d’automne

 

Ils défilèrent devant les cages éclairées

Comme des théâtres de marionnettes

Sans rideaux

De grands singes les regardaient passer

Derrière les barreaux

De leurs tristes yeux couleur noisette

 

Les humains et les singes se regardaient

Les primates face à face étaient silencieux

Et devant la tristesse que les singes exprimaient

Les hominiens finirent par baisser les yeux

 

Les voyeurs n’étaient pas fiers d’être là

Devant ces grands singes prisonniers à l’étroit

Qui leur ressemblaient tant

Dressés comme des reproches vivants


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

DANS MA VILLE XXIV


GLACE

 

La maison ancienne tel un souvenir dans un miroir

Se reflète dans l’immeuble nouveau, lisse, nu et glacé,

Un peu déformée comme tous les reflets de la mémoire ;

Le présent ne se libère jamais des constructions du passé.

 

Paul  Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


PETITS SINGES

 

Dans un zoo carcéral de Paris

Blottis ensemble sur un faux rocher

Quatre singes à longue queue sont assis

Avec leur gueule de cheval ratée

 

L’un l’autre, solidaires, ils s’épouillent

Les doigts dans la pelisse mordorée

Graves et concentrés, ils fouillent

Une patte amicale sur la queue du fouillé

 

Leurs yeux d’agate au regard humain

Ne daignent pas se tourner

Vers la troupe amassée des cousins

Qui les regardent, gênés

 

Des cousins dangereux à qui Dieu

Aurait donné une âme immortelle

Et qui, en bas, se moquent d’eux

Alors qu’ils ont servi de modèles

 

Les singes ne sont pas fiers de leur lignage

Des cousins geôliers gonflés de vanité

Qui affirment que le Divin est à leur image

Et enferment leur famille pour la rejeter

 

Alors les petits singes ne tournent pas le regard

Vers ces lointains cousins renégats

Amenés du bon coté par Dieu ou le Hasard

Et continuent, méprisants, leurs paisibles ébats

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Picasso : "Les pigeons"

LES PIGEONS DE PARIS

 

A Paris, le peuple des pigeons,

Petite tête et œil de reptile,

Gros corps et ventre rond,

S’apprête à quitter la ville.

 

Las des petites vieilles à cabas,

Lanceuses de miettes de pain,

Ricanant devant les combats

A coups de bec assassins.

 

Las de la poursuite des enfants

Dans les parcs et les squares,

Des coups de pied méchants

Lancés par les petits barbares.

 

Las de voler autour des blocs de béton,

De s’engluer dans le bitume des rues,

De voir leurs coulées de déjections

Servant de perruques aux statues.

 

Las des trottoirs encombrés

De tous les mobiles à roulettes,

Des pas des Parisiens pressés

Avançant sur eux à l’aveuglette.

 

Las des lourds envols effrayés

A chaque pétarade incongrue,

De l’odeur des gaz empoisonnés

Au ras de leurs becs crochus.

 

Las des ruées de voitures

Aux pare-brise meurtriers,

De leurs roues de torture

Prêtes à les écarteler.

 

Le peuple des pigeons de Paris

Pourchassé et devenu amer,

Lassé d’être toujours incompris,

Quitta un jour la ville pour la mer

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

DANS MA VILLE XXI

QUELQUE PART

 

En partant, le soleil dans sa hâte

A oublié sur les toits noirs de Paris

Sa longue écharpe écarlate

Bientôt dérobée par la nuit.

 

Les mères disaient parfois qu’un ciel de sang

Etait signe de guerre et de départs.

Les mères disaient vrai. De tous temps,

Il y a toujours eu une guerre quelque part.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



HORIZON

 

Les rues de la ville n’ont pas d’horizon

Le citadin voit à peine l’aurore vermeille

Il ne voit que des cieux découpés au béton

De la rue il est privé de coucher de Soleil

 

Les nuages ont des formes amputées

Les yeux ne peuvent suivre leur voyage

Au-delà du tronçon de ciel dévoilé

L’habitant de la ville est sans paysage

 

Le citadin hôte pressé des trottoirs

Oublie de lever vers le ciel ses yeux 

Le regard barré par les murs des dortoirs

Il se perd en lui et oublie les cieux



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



Gustave Caillebotte « Paris : un jour de pluie »

 

IL PLEUT SUR PARIS

 

Il pleut sur Paris

Les champignons poussent sur les têtes

Les couples se serrent pour être à l’abri

L’ombre des pépins leur fait une voilette

 

Les pavés glissants font petits miroirs

Les roues éclaboussent les passants

Les flaques dans le creux des trottoirs

Attirent les chaussures des enfants

 

Les portes cochères servent d’asile

Les fenêtres ont leur verre cathédrale

La chaussée brille de reflets d’huile

 

Des rayures chutent du ciel lacrymal

Une estompe humide passe sur la ville

Et la nue se teint de jaune pâle



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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George Grosz « La ville »

 

DANS MA VILLE

 

Dans ma ville

Les voitures à l’étroit frottent leurs ailes

Comme des oiseaux englués de mazout

Derrière les ramasseurs de poubelles

Remplies des rogatons de nos croûtes

 

Dans ma ville

Dans les profondeurs des tunnels

Roulent des gens qui s’usent peu à peu

A côté des eaux usées corporelles

Qui coulent dans les égouts bourbeux

 

Dans ma ville

Il y a ceux qui peinent à écrire

Mais paraphent les graffiti

Pour laisser leur souvenir

Sur l’école aux murs noircis

 

Dans ma ville

Circulent des drogues à mourir

Sous les porches ou dans les vécés

Dans le sang des épaves juvéniles

Qui flottent avant de sombrer

 

Dans ma ville

Guettant les patrouilles

Il y a des corps qui font le pied de grue

Et cherchent sur les trottoirs des rues

A happer un pénis en vadrouille

 

Dans ma ville

Des porte-manteaux à la file

Marchent d’un pas de robot

Des filles filiformes défilent

Une fortune tissée sur le dos

 

Dans ma ville

Il y a des hôtels pleins de lumière

Des tapis où s’enfoncent les vernis

Où pour dormir on paye très cher

Même en cas d’insomnie

 

Dans ma ville

Il y a ceux qui pour dormir ne paient rien

Ils s’allongent dans la rue

A la portée des chiens

Qui leur pissent dessus

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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BAL MELANCOLIQUEDSC00142

 

Fanfare joyeuse d’un bal mélancolique

Les vieux assis dans leur chaise roulante

Regardent des rescapés arthritiques

Esquisser prudemment une danse lente

 

Regard triste sur les visages de parchemin

Les amuseurs en costume jouent la gaîté

Brillent les éclats de métal des musiciens

Dans la verdure fraîche des arbres printaniers

 

Bal nostalgique de l’impossible retour

Si le printemps increvable renaît toujours

Les regrets éclosent dans ce bal indécent

 

Les jeunes en sursis étalent leur santé

Les notes pétaradent des instruments à vent

Et meurent sur la tristesse des gens âgés



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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SUR LE PONT CAULAINCOURT

 

Le pont Caulaincourt

Enjambe le vieux cimetière

Les poutres sous les poids lourds

Tremblent sur les défunts sous terre

 

Menhirs dressés gravés d’or

Pierres tombales gavées de fleurs

Dans le silence du peuple des morts

Le bruit des moteurs sur leurs demeures

 

Sur leur ciel grondant de métal forgé

Les promeneurs en passant sur le pont

Regardent malgré eux à travers les croisées

 

Certains s’arrêtent comme sur un balcon

Et contemplent les pierres lisses des tombeaux

En pensant aux disparus qu’ils rejoindront bientôt


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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ENTRE COUPOLE ET PALAIS

 

En cet hiver froid où la lumière se fait rare

En chassant le souffle glacé du passé

Je songe à la quiétude du pont des Arts

Sa fonte brûlante sous le soleil de l’été

 

Passerelle des promeneurs

Jetée entre coupole et palais

Les femmes sous la chaleur

Découvrent leurs attraits

 

Des jeunes filles reposent sur un banc

Et se gorgent de lumière

Nonchalamment

Sous les rayons solaires

 

Entre coupole et palais

Je me réchauffe sur le pont des Arts

En songeant à ce moment de paix

Entre deux fureurs de l’Histoire



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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LINCEUL

 

Ce matin il neige sur Paris

Les flocons s’accrochent sur les toits inclinés

Les voitures stupéfaites avancent au ralenti

Avec un  chuintement d’éponge mouillée

Leurs lumières comme des boules de sapin de Noël

Celles qui stationnent sont emballées

Dans des sacs blancs venus du ciel

Les piétons avancent prudemment

Un promeneur s’accroche à son chien fidèle

La neige comme une coquille d’œuf craque en marchant

 

Les monuments dans le gris du ciel recouverts d’un linceul

Prennent des allures de fantômes de l’histoire

Le lit du SDF est sous la neige et on ne peut plus le voir

Peut-être que dessous repose un homme seul


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


SURPRISE DE L’AUTOMNE

 

Je reste surpris par la beauté de l’automne

Les arbres revêtent des parures cuivre et or

Et c’est avec regret qu’ils les abandonnent

En tombant à leurs pieds en un tapis mort

 

Le vent léger fait bruisser les parures

Comme un discret murmure d’adieu

Le soleil s’infiltre dans les déchirures

Et ajoute ses braises aux feuillages en feu

 

Je reste surpris par cette mort multicolore

Par ce feu d’artifice qui revient chaque an

En espérant l’an prochain le revoir encore

Et d’assister à la renaissance du printemps

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013

 

FLÂNERIE EN SEPTEMBRE

 

Cette journée à Paris il faisait beau

Une perfection de ciel et de douceur

Les arbres étaient mi-feu, mi-eau

Et le soleil d’automne à mi-hauteur

Cernaient leurs feuilles de lumière

 

Nous sommes allés flâner aux halles

Au pied des grandes maisons de verre

Sous la soucoupe sur son piédestal

Le long des terrasses ornées de dîneurs

  L’église St Eustache au loin nous attira

Elle nous montrait sa nouvelle blancheur

Le jardin fut franchi en pressant nos pas

Et elle nous accueillit dans sa fraîcheur

Sous les entrelacs de sa voûte si lointaine

Comme pour toucher un Dieu intouchable

 

Puis au Louvre des antiquaires à la chaîne

Exposaient une foison d’objets admirables

Tous ceux que je ne pourrai jamais posséder

Mais je ne trouve pas ces richesses désirables

Il me suffit en flânant d’être et de les admirer


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 
 
L’HOMME QUI AVAIT RENCONTRE DIEU
 
Un vieil homme avait un jour rencontré Dieu
Oh ! Pas dans une église, un temple ou une mosquée
Car Dieu avait honte de s’y montrer
Mais dans un parc sur un banc comme un petit vieux
 
Il s’était assis et le vieil homme s’était écarté
Il ne savait pas que c’était Dieu
Il ne l’avait jamais fréquenté
Ils sont restés assis silencieux
Comme deux inconnus
Comme deux petits vieux
 
C’est Dieu qui commença à parler
Il demanda à l’homme si ce parc lui avait plu
Il en parlait comme si c’était Lui qui l’avait créé
L’homme en se tournant vit son visage barbu
Où donc l’avait-il déjà rencontré ?
Ça devait remonter à une éternité
 
Mais Dieu lui dit en hésitant un peu :
Je suis Dieu
Et le vieil homme lui demanda poliment :
Comment allez-Vous ?
Et Dieu répondit : pas très bien en ce moment
Ça ne m’étonne pas du tout
Fit l’homme âgé en se levant
 
Vous partez déjà demanda Dieu un peu déçu
Et l’homme répondit que son temps était compté
Que c’est Lui qui l’avait ainsi voulu
Seuls les Dieux avaient pour eux l’éternité
 
Dans un parc en se promenant
A tout moment on peut rencontrer l’inattendu
Si vous rencontrez un petit vieux sur un banc
Sachez qu’il est plus près de Dieu que des vivants
Mais ne faites pas comme s’il n’existait plus 

Paul Obraska
 

Chagall "Les portes du cimetière"

JOLI CIMETIERE
 
C’est un joli cimetière
Où les tombes bien en rangs
Comme s’alignent les enfants
Dans la cour de l’école primaire
Guettant le signal pour s’éparpiller
A tous vents en criant leur liberté
 
Et les morts attendent sagement
Qu’on vienne un jour les délivrer
Immobiles sans trop s’impatienter
L’endroit est joli et ils ont le temps
 
Ses portes comme des bras écartés
Ouverts sur le monde des vivants
Invitent les nouveaux morts à entrer
A se coucher sans faire de manière
Les anciens  pousseront leur pierre
Pour faire une place au nouvel arrivé
 
Les vivants entrent toujours gênés
Ils marchent lentement en silence
Avec respect pour ne pas les réveiller
Mais ne montrent aucune impatience
Dans ce joli cimetière pour y rester 

Paul Obraska
 
  bruegel39.jpg
Pieter Bruegel (l'Ancien) "Le triomphe de la Mort"

OU VONT-ILS ?
 
Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?
Ils sont innombrables et les cimetières si petits
Sont-ils la terre que piétinent les vivants ?
 
Peut-être lassés d’être piétinés sortent-ils la nuit
Hors de leurs boîtes de bois verni les squelettes
Iraient se promener dans un bruit de cliquetis
Les momies dérouleraient leurs bandelettes
Et sortiraient du sarcophage sans leur habit
Les pharaons quitteraient le noir des pyramides
Pour jouer sous la lune avec le sable du désert
Et ceux qui n’ont pas eu de sépulture solide
Émergeraient comme des racines de la terre
 
Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?
Les cimetières sont si petits mais le ciel est si grand
 
Peut-être errent-ils dans le firmament
En soufflant sur la queue des comètes
Pour en faire de la poussière d’argent
Les morts emporteraient leurs squelettes
Pour fabriquer avec des météorites filants
Aux cieux les morts feraient ainsi la fête
Et laisseraient la terre aux vivants
 
Alors les vivants ne devraient pas encombrer les nues
S’ils veulent que les morts ne leur tombent pas dessus
 


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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CORPS

 

Les corps étalent leur blancheur de ver

Soumises aux caresses cosmétiques

Les peaux rissolent dans l’huile solaire

Enveloppes fragiles du monde organique

 

Les mécaniques molles prennent l’air

Articulations à lacets, muscles à ficelles

Nappes de graisse et globes de chair

Habits provisoires des os éternels

 

Viscères suspendus dans le noir

Intestin sonore s’enroulant en crotale

Cavités aux pleurs sécrétoires

Ballons pulmonaires, récipient vésical

 

Batterie du cœur au rythme du temps

Plomberie vibrante des vaisseaux

Artères en tuyaux, veines en serpents

Le sang prisonnier joue au cerceau

 

Le cerveau dans sa boite de conserve fine

Les nerfs, cordes de guitares électriques

Et les dealers de drogues endocrines

Mènent la danse sur leur rythmique

 

A l’affût de l’air et de la becquée

La vie goulue dépend des orifices

Nous naissons d’orifices convoités

Et par eux passent nos délices

 

D’un corps aux mille bricolages

Surgit l’improbable pensée

De la laideur d’obscurs marécages

Surgit l’improbable beauté

 

Des synapses en folie naît la cruauté

L’intérieur sanglant attire la barbarie

Jouissance du métal dans les corps déchirés

Myriades de miracles anéantis

 

Corps vaniteux, édifice mollasse

Ta fragilité nue est inouïe

Ni griffes, ni cornes, ni carapace

Mais rien ne résiste à tes appétits

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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ARBRE EN HIVER

 

Sur cet arbre en hiver qui s’était effeuillé

Les cieux pudibonds semblent avoir laissé choir

Des nuages de passage  sur son corps dépouillé

Couvrant ses membres nus d’un feuillage noir

 

Le vent soulèvera ces habits provisoires

Laissant l’arbre en hiver aussi dépourvu

Son squelette de bois que chacun pourra voir

Ses bras se découpant sur la clarté des nues

 

L’arbre patiente dans son sommeil hivernal

Les feuilles naissantes de sa prochaine mue

Viendront recouvrir sa carcasse sépulcrale

 

Et il renaîtra poussé par sa sève dormante

Dans son habit de paillettes pour un autre bal

A nouveau grand seigneur dans sa splendeur puissante

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

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GYROPHARES

 

Gyrophares, gyrophares

Leurs lumières valsent dans le soir

Un homme au teint blafard

Est étendu sur le trottoir

 

Sur le bitume il y a peu de sang

Quand on est battu à mort

On saigne plutôt en dedans

La foule regarde de loin le corps

Se presse pour mieux voir

Tente de s’approcher encore

 

L’homme passait là par hasard

Il rentrait chez lui par un détour

Il s’était mis un peu en retard

En prenant du pain au carrefour

 

C’est un noir battu par des blancs

Ou un blanc battu par des noirs

Blanc ou noir peu importe la couleur

L’essentiel est de taper à plusieurs

 

Les gyrophares éclairent en tournant

Les badauds massés sur le trottoir

Les flashes de lumière en dansant

Révèlent les visages avides de voir

 

Un peu déçus par l’absence de sang

Ce n’est finalement qu’un corps

Et sans les gyrophares bleus et blancs

On pourrait penser que l’homme dort

 

L’homme n’avait à offrir aux assassins

Qu’une misérable miche de pain

Alors pourquoi l’a-t-on battu à mort ?

Parce qu’il était noir, parce qu’il était blanc ?

Personne ne sait quel fut son tort

Les assassins pas plus que les passants

 

 

Paul Obraska

 

Edward Munch « Soir sur Karl Johan »

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Publié le 7 Janvier 2013

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LA NUIT ECLAIREE

 

Du bleu de la nuit, des étoiles perdues

Ont retrouvé leur chemin dans la cité,

Et sages, se sont alignées dans les rues.

 

Les arbres sombres nimbés de lumière

Comme  une file de fantômes dressés,

Le feuillage éclairé par les réverbères.

 

Des flots jaunes se déversent des vitrines,

Attirant à elles les passants émerveillés,

Ils restent là, immobiles sous la bruine.

 

Les enfants en extase y collent leur nez,

Un sourire de joie éclairant leur bobine,

En y laissant la trace fugace d’une buée.

 

Dans les cavernes lumineuses des magasins

S’agitent les poupées d’un monde féerique,

La forêt de fils leur offre une vie de pantin.

 

Et aux accents d’une joyeuse ritournelle,

Leur peuple pris d’une danse mécanique,

Fête sans fin la venue prochaine de Noël.

 

 

Paul Obraska

 

Illustration : Camille Pissarro « Boulevard Montmartre, la nuit »

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Publié le 7 Janvier 2013

12 NOCTURNES

 

1

La Lune livide est une enfant sage

Elle a beau se cacher la face

Derrière un voile gris de nuages

Elle est obligée de regarder en face

La grosse Terre bleutée

Sans pouvoir se retourner

Ce n’est pas un spectacle pour les enfants

Mais que voulez-vous, la Terre

C’est sa mère

Et on ne choisit pas ses parents

 

2

Un bout de Lune égaré est tombé

Dans une flaque ronde de lumière

Où un homme saoul s’est oublié

Les mains au cou du réverbère

 

3

A la pleine Lune ou un autre quartier

Dans un immense coffre-fort de béton

Où les gens avant de se coucher

Entreposent leur avoir à explosions

Un spécimen mâle de l’Humanité

Ouvre avec une lame la combinaison

D’une femme inerte avant de la violer

 

4

Un père à petits pas prudents

Sans faire craquer les lames du plancher

Se glisse dans le silence de l’appartement

Regarde avec amour sa fille endormie

Qu’un rayon de Lune caresse en passant

Dans la petite chambre aux murs fleuris

Et se penche sur la belle enfant offerte

La braguette ouverte

 

5

Dans un bois bétonné ou une rue déserte

Des files de filles aux fesses découvertes

Se penchent sur les vitres entr’ouvertes

Au clair de Lune les couples se concertent

Pour choisir entre sexe et bouche experte

 

6

Avant de se fermer une bouche de métro

A vomi sur le sol un paquet-cadeau

Une grande boîte entourée de papier

Avec dedans un homme marron glacé

 

7

Une femme crie au secours dans la nuit

La Lune écoute monter les cris de terreur

Les gens agacés tournent dans leur lit

Tout de même, il est plus de 22 heures !

 

8

Une femme dans une chambre à coucher

Regarde le point rouge fixe de la télé 

Et les chiffres bleus des heures défiler

L’époux couché bouge à ses côtés

Son gros ventre monte et descend

Il s’étouffe parfois dans ses ronflements

Et la femme pense dans son insomnie

Qu’il est bon d’avoir de la compagnie

 

9

La bouffe roule vers les garde-manger

Le malade garde l’espoir d’être guéri

Le médecin de garde ne peut rien pour lui

Le gardien de la paix n’est pas apaisé

Le voleur se garde de la Lune et s’enfuit

Le gardien de nuit n’a plus rien à garder

 

10

Un balayeur noir a envie de pisser

Combien de corps encore à enjamber ?

Il voit en passant les lunes dénudées

Le responsable municipal de la propreté

Arrivera-t-il à temps pour se soulager ?

 

11

Dans les beaux quartiers de Paris

Dans un petit local noir surpeuplé

Les gens ne dorment pas, ils crient

Plus fort que le tintamarre syncopé

Ils s’agitent, ils boivent, ils suent

Mains frôleuses et sexe à l’affût

Ils fument et se croisent aux vécés

Après avoir été longtemps enfermés

Ils s’expulsent au petit matin

Nauséeux, fripés, fatigués, drogués

Ils s’embrassent et se serrent la main

Encore une fois

Comme la Lune ils vont se coucher

La belle vie, quoi

 

12

C’est un bel arbre comme un monument

On s’y abrite de la pluie et du vent

Au clair de la Lune effarée

Une automobile en pièces détachées

Expire son huile et fume à ses pieds

De beaux jeunes gens se sont éclatés

 

Paul Obraska

 

Illustration : Salvador Dali : « Madrid. Homme ivre »

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Publié le 7 Janvier 2013


Vincent Van Gogh "Le lit de Van Gogh à Arles"


LA COMPLAINTE DES MEUBLES

 

Il est temps que l'on se penche

Sur la souffrance de ces exploités

A-t-on pensé

Aux armoires qui baillent de leurs planches

Mais ne peuvent se coucher

Aux lits toujours allongés

Sans pouvoir se redresser

Aux chaises debout sur quatre pieds

Et qui ne peuvent jamais s'asseoir

Et que dire des tiroirs

Que l'on met sous clé

Et des tables obligées d'écouter

Des conversations dérisoires

 

Comment ne pas comprendre en voyant

Les bibliothèques obligées de se bourrer

Leurs entrailles chargées de livres enivrants

Que personne ne lit ou qu'on a oubliés

Même rassemblés et lus avec émoi

Pourquoi portent-elles un tel poids

Alors qu'elles seront un jour vidées

Les livres dispersés ou vendus ou jetés

Lorsque le lecteur sera mort et enterré

 

Les meubles se plaignent chaque nuit

Ecoutez leurs craquements

Ecoutez leurs gémissements

Qui accompagnent votre insomnie


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Henri Matisse "Fenêtre ouverte"


LA FENÊTRE OUVERTE

 

 

Par la fenêtre ouverte est entrée

Une odeur verte de varech

Une senteur humide et salée

Chassée par le cri des mouettes

 

Par la fenêtre ouverte est entrée

Une méchante mouche verte

Zigzaguant dans un vol affolé

 

Par la fenêtre ouverte est entré

Un oiseau de neige piégé

Par cette cage offerte

Qui goba la mouche épuisée

 

Par la fenêtre ouverte est entré

Un chat jaune aux yeux beiges

Qui happa l'oiseau de neige

 

Par la porte le maître est entré

Il ne mangea pas le chat

Mais le prit dans ses bras

Pour le caresser

 

Le chat le ventre rond ronronna

Regarda son maître et regretta

De ne pas pouvoir le manger


Paul Obraska 


 

Berthe Morisot "La chasse aux papillons"


LE PAPILLON

 

Le papillon ouvrait et fermait ses ailes

Comme on feuillette un ouvrage d'art

Il avait peint sur les pages en dentelle

Des yeux ronds écarlates bordés de noir

Sur des tons fondus de couleur cannelle

 

Les enfants couraient derrière en riant

Le filet brandi au-dessus du vol éperdu

Le papillon virevoltant se posa hésitant

Sur la tige nue d'une fleur sans pétales

En prenant la place de la fleur perdue

Ses ailes translucides aux motifs colorés

Etalées immobiles comme des pétales

Il passait ainsi pour une fleur des prés

 

Mais le filet s'abattit sur l'insecte floral

Les enfants ne voyaient que leur plaisir

Même si d'autres devaient en souffrir

Le papillon qui s'était pris pour une fleur

Laissa sur les doigts serrés du chasseur

Un peu de la couleur de son tableau vivant

Un tableau miraculeux que le cruel enfant

Allait ce soir soigneusement épingler

Dans la boite comme une fleur séchée


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

ESCAPADES IV

   Odilon Redon "Le Bouddha"


REINCARNATION

 

Je ne suis que moi

Je n'ai aucun souvenir de mes vies passées

Et de mes innombrables trépas

Baume bienfaisant de la mémoire effacée

 

Avoir été l'arbre que le bûcheron abat

La promesse avortée de l'œuf gobé

L'insecte que l'enfant écrase sous ses pas

L'animal traqué qui renonce, épuisé

 

Dans ce monde de terreur incarnée

Mieux vaut disparaître qu'une fois

Et ne pas renaître en n'importe quoi

 

Mais n'importe quoi ne sait pas qu'il va mourir

Je n'en sais rien. Je n'en ai pas le souvenir

Dommage


Paul Obraska 

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Publié le 7 Janvier 2013

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Gustave Klimt "Bouleau dans une forêt"

LA HACHE ET LE FEU
 
Et les arbres se mirent à marcher
Avec leurs grosses pattes d’éléphant
Leurs bras noueux emmêlés
Leur chevelure verte au vent
Muraille de troncs mouvants
Vêtus d’une écorce craquelée
 Pachydermes au cuir ligneux
Ne craignant ni la hache ni le feu
 
Ils cherchaient leurs racines perdues
Dans les prés et les champs
Autrefois forêts à perte de vue
Les hommes sur leurs pattes d’oiseau
Les avaient chassés de chez eux
Par la hache et le feu
 
Ils sautaient haies et ruisseaux
Avec leurs grosses pattes d’éléphant
Rien n’arrêtait leur marche folle
Hêtres, chênes et bouleaux
Faisaient trembler le sol
Avec d’horribles craquements
Dans les prés et les champs
Et les hommes aux abois
Sur leurs pattes d’oiseau
S’enfuirent devant la horde de bois
Emportant avec eux
La hache et le feu
 
Mais en retournant la terre
Pour rechercher leurs racines
Les arbres déçus ne trouvèrent
Dans les plaines et les collines
Dans les entrailles de la terre
Que des racines d’homme
Des morceaux de soldats
Abattus au combat
Sur les champs de bataille
Par la hache et le feu

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

ESCAPADES II

 
Vincent Van Gogh : « L’église à Auvers »


LE DIVIN PEINTRE
 
Nous sommes à l’image du Très-Haut
Et vice versa.
Alors comme nous, le Très-Haut se sent parfois morose :
Lui, en regardant en bas,
Nous, en regardant en haut.
 
Un jour, le Très-haut en pensant à autre chose,
(Il a tellement de choses à penser)
Mit Son Auguste Doigt dans le ciel d’un bleu profond,
L’agita distraitement comme on remue son café
Et fut surpris de créer un céleste tourbillon
De grosses volutes d’azur attristé.
 
En voyant ce qu’Il avait créé contre Sa Volonté,
Il voulut compléter le tableau
Et demanda à un peintre un peu fou
De mettre une église dessous.
Le peintre qui ne vendait aucun tableau,
Accepta par désespoir cette proposition,
Mais ne se faisait aucune illusion,
Le Très-Haut ne s’abaisserait pas à payer son tableau.
En plus, Il voulait quelque chose de grand et de beau :
Une basilique ou une cathédrale,
Et le peintre qui n’en faisait qu’à sa folle tête,
Fit une église de guingois, toute bancale,
Avec une modeste paysanne à cornette.
 
Bien sûr, le Très-Haut n’était pas contre la modestie.
Un instant décontenancé par le peintre un peu fou,
Dans Sa Grande Bonté impitoyable, Il ne l’a pas puni.
Il lui avait déjà tiré l’oreille dans un accès de courroux
Et le Tout-Puissant ne connaissant pas Sa Puissance,
Le pavillon de l’oreille était resté dans Sa Divine Main,
Avant d’échouer dans celle profane d’une prostituée.
Il y a vraiment des gens qui n’ont pas de chance,
Même quand on est un peintre divin.
 
Alors le Très-Haut, dans Sa Grande Bonté
Permit au peintre un peu fou de se suicider
Devant une toile inachevée
Dans un beau champ de blé.
 
Paul Obraska

 


Vincent Van Gogh "12 tournesols dans un vase"


UN AMOUR IMPOSSIBLE

  Une petite marguerite des prés Etait amoureuse d’un tournesol cultivé Elle avait été élevée avec les herbes Alors que lui, entouré des siens, était superbe C’était le plus grand, le plus beau Avec son œil de braise et sa couronne solaire Il faisait tourner toutes les têtes Il sentait bon le sable chaud Comme dans la chanson du légionnaire Et la petite marguerite défaite Se languissait à ses pieds En palpitant de ses pétales pâles   Un jour, la petite marguerite n’en pouvant plus Décida de s’offrir au grand tournesol Alors, elle s’effeuilla de sa jupe florale En retirant un à un ses pétales Qui tombèrent en pluie sur le sol Lentement Langoureusement Un peu Beaucoup Passionnément A la folie Et se retrouva petit à petit nue Dans le plus simple appareil Toute offerte devant lui   Mais le grand tournesol ne l’avait même pas vue Son œil de braise toujours fixé sur le soleil Il tournait la tête lentement, très digne La petite marguerite désemparée Versa quelques larmes de rosée Et confuse, honteuse, se cacha Derrière une feuille de vigne Qui passait par là

Paul Obraska
 

 
 

   

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Publié le 7 Janvier 2013

Marc Chagall "Les saltimbanques dans la nuit"


LES MUSICIENS

 

Les saltimbanques sont venus ce soir

Masques blafards dans le bleu sombre

Troués d'orbites vides au regard noir

Flottant sans corps dans la pénombre

 

Les instruments s'amusent entre eux

Leurs chapelets de notes enjouées

S'élèvent clairs dans la nuit bleue

Les musiciens exécutent la gaité

 

Les mains comme des oiseaux

Virevoltent sur le violon pâle

Caressent le corps d'un flûteau

Et attirent les gens dans le bal

 

Les instruments bêtes fidèles

Flattées par la main  des artistes

Plus vivants par leurs ritournelles

Que leurs maîtres au regard triste


Paul Obraska 

 




BANDONEON

 

Le bandonéon se love sur toi Astor

Il baille et se courbe et s'étire

Tes mains  tiennent son corps

Et sous la caresse de tes doigts

Il pousse un profond soupir

Alors tu le presses contre toi

Et son souffle rauque, saccadée

Gronde entre tes bras

Puis tu le laisses doucement aller

Et il entoure tes genoux serrés

Pour te remercier, Astor Piazzolla.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Arcimboldo "Le bibliothécaire"


MOTS

 

Les hommes sages vivent en silence,

Loin du monde et de sa jactance.

 

A l'abri du flot malin des mots menteurs,

Des bouquets de mots roses qui promettent le bonheur,

Des salves meurtrières des mots haineux,

Et du poids fantastique des mots creux.

 

Les milliers de mots dits s'envolent au vent.

On les épingle dans les livres pour les retenir,

Ils y restent prisonniers, parfois éternellement,

Et l'on écrit des mots sur ce qu'ils veulent dire.

 

Les mots pour découvrir les choses ou pour en rire

Meurent beaucoup trop vite pour s'en souvenir,

Réels, ils s'effacent avant ceux qui offrent l'éternel.

Pour que les mots demeurent, ils doivent venir du ciel

 

Et Dieu, tel un instituteur, dicte des mots sans mettre son paraphe,

Et tape les doigts de sa règle à la moindre faute d'orthographe.

 

Les hommes sages vivent en silence,

Les mots sonores éveillent leur méfiance.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013




COMPTINE

 

J'ai une palette dans mon assiette

Les mets colorés s'emmêlent

Sur le fond bleu de la vaisselle

Je n'en laisserai pas une miette

 

Une olive centre mon assiette

Petit nombril noir au goût fort

Je lui ferai de suite un sort

Je n'en laisserai pas une miette

 

La langouste trône dans mon assiette

Carapace orange à la chair blanche

La mayonnaise pour chaque tranche

Je n'en laisserai pas une miette

 

Un citron jaune éclaire mon assiette

Sa pluie acide donne du caractère

Je le presserai pour arroser la chair

Je n'en laisserai pas une miette

 

L'avocat s'étale dans mon assiette

Sans robe, il sera facile à déguster

Il apportera de l'onctuosité

Je n'en laisserai pas une miette

 

Les tomates bordent mon assiette

Cramoisies devant l'avocat vert

Elles amèneront leur saveur légère

Je n'en laisserai pas une miette

 

L'œuf blanc et jaune dans mon assiette

Attend la mayonnaise, sa complice

Il sera comme toujours un délice

Je n'en laisserai pas une miette

 

Des champignons ornent mon assiette

Leurs tranches brunes ajoutent une couleur

Ils offriront de la terre leur saveur

Je n'en laisserai pas une miette

 

L'addition arrive dans une assiette

C'est..ce..lui..qui..a..tout...man...gé

Qui...de...vra...la...ré...gler

Et Il ne m'est resté que des miettes

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


René Magritte "L'Empire des lumières


LE SOLEIL EST PARTI

 

Un jour ou une nuit

Le Soleil est parti

Tout seul comme un grand

En laissant ses planètes en plan

Derrière lui

Sans crier gare

Le Soleil ne supporte pas les émotions du départ

 

De son geste il était bien placé pour en mesurer la gravité

Mais que voulez-vous il en avait assez

Assez de toutes ces planètes

Qui lui tournaient sans cesse autour

Et tournaient sur elles-mêmes par des pirouettes

Pour se montrer sous leur meilleur jour

Toute cette cour lui prenait la tête

Ce galopin de Mercure

Collé à lui malgré la température

Vénus qui se prenait pour la déesse de l'Amour

La Terre bleue fière de sa Lune blême

Et qui n'arrêtait pas de se bronzer

Mars vêtu de rouge pour se faire remarquer

Jupiter qui se prenait pour Dieu lui-même

Entouré de ses douze apôtres

Saturne avec ses anneaux dans le nez

Et les autres

Tout ce petit monde lui portait sur le système

 

Le monde fut surpris

De se retrouver sans chaleur sans lumière

Dans une froide nuit

Pourtant

Pour échapper à son cortège planétaire

Le Soleil avait depuis longtemps

Préparé sa fuite solitaire

Chaque jour il disparaissait la nuit

Ce n'était pas un jeu gratuit

La nuit devait préparer le monde à mourir

 

La nuit est un avant-goût de la mort

Le monde aurait du s'en souvenir

On meurt un peu quand on dort

Dans les profondeurs des nos nuits

Seuls les rêves prouvent que l'on vit

Encore

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


Kandinsky "Bleu ciel"

PETIT CONTE

 

Par la cheminée il entendait des rires

Un rire de gorge d'enfant aux éclats cristallins

La cascade claire du rire de la mère

Le rire retenu du père attendri

Et par la cheminée de la chaumière

Une fumée de joie montait jusqu'à lui

La hotte vide à ses pieds

Il écoutait en souriant assis sur le toit

Pendant que les rennes éparpillés

Broutaient la neige des nuages froids

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



Félix Vallotton « La valse »

 

LES YEUX NOIRS

 

Sur le pont Saint-Louis

Devant les badauds était assis

Un accordéoniste sans tête

Ses doigts couraient à l’aveuglette

Sur les touches de l’instrument

 

Il jouait les yeux noirs

Sans tête et sans voir

 

Comme un nœud coulant

Un nœud papillon blanc

Ornait son cou sans tête

Hier il avait quitté la fête

Sans quitter son habit noir

 

Il jouait les yeux noirs

Sans tête et sans voir

 

Un accordéon c’est si beau

Pour jouer une valse ou un tango

Mais l’accordéoniste sans tête

Ne voulait plus jouer de musette

La tête perdue dans son habit noir

 

Il jouait les yeux noirs

Sans tête et sans voir

 

L’accordéoniste avait perdu la tête

Dans un bal la veille au soir

En jouant une valse musette

Devant la femme aux yeux noirs

Qui lui avait tourné la tête

Mais l’avait laissé sans espoir

 

Il jouait les yeux noirs

Sans tête et sans voir

 

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013



Gustav Klimt « Schubert au piano »

 

 SCHUBERT AU PIANO

 

Les belles inaccessibles si proches de lui,

Perdues dans leurs pensées,

Suivent la partition à la lueur des bougies.

Une autre regarde la danse des mains nues

Sur les touches dociles du clavier

Où les chants de l’impromptu

Mêlent leurs cadences.

Elles frémissent en écoutant les graves gronder,

Alors que les notes hautes s’élèvent pudiques,

Retenues par le poids des silences.

Et la mélodie un instant suspendue

Reprend mélancolique,

Comme un amour perdu,

Pour s’éteindre en douce nostalgie,

Dans le regret des passions disparues,

Quand le grondement au loin s’évanouit.

 

Paul Obraska

 



Gustave Klimt "Musique"


LE CLUB DES CHANTS INACHEVES
 
Il y a un club qui rassemble dans les cieux
les musiciens morts avant de devenir vieux
ceux qui disparaissent avant quarante ans
et qui ont du génie ou beaucoup de talent
 
Pergolese en est le benjamin
Marie par son instinct de mère
a un petit faible pour l'Italien
Quand on joue son Stabat Mater
elle l'écoute debout sous le charme
sans pouvoir retenir ses larmes
 
Quand Pergolese vint Purcell était déjà là
en habit de cour après avoir quitté ses rois
Entre composteurs lyriques ils se sont vite compris
et les deux s'inclinèrent quand Mozart arriva
Le grand Mozart déjà grand lorsqu'il était petit
tiré d'une fosse commune après qu'on l'eùt trouvé
là où les croquemorts sous la neige l'avaient égaré
 
Schubert bohème et fidèle en amitié
hésita à quitter le cimetière de Vienne
où il était enterré près de son cher Beethoven
Lui qui n'avait pu partager de grand amour
lorsque le délicat Chopin arriva à son tour
il lui fit raconter sa passion pour Maria
dont la maternelle George Sand le consola
Mendelssohn accepté au club peu avant
en homme raffiné les écoutait poliment
 
Le dernier arrivé parmi eux fut Bizet
trois mois après la création de Carmen
le temps que les critiques se déchaînent
sur l'opéra qui allait triompher peu après
 
Sur les portées des étoiles filantes
les musiciens aux chants inachevés
composent les musiques enivrantes
qu'ils n'ont pas eu le temps de créer
 
C'est pour ça que devant un ciel étoilé
devant l'orange d'un coucher de soleil
devant l'amour des amants
dans le rire des enfants
en tendant bien l'oreille
on entend venues des nues
des musiques inconnues

Paul Obraska

 
     

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Publié le 7 Janvier 2013



Marc Chagall « Moi et le village »

 

 

MON VILLAGE

 

Il se souvient de son village en Russie 

Là où il est né

Chacun porte son village en lui

Et ne peut l’oublier

 

Un lieu où chacun vous connaissait

Un lieu de peines et de fêtes

Un lieu où d’autres vous haïssaient

Un lieu de terre et de bêtes

 

La grande ville des gens perdus

Offre pour tous la solitude du désert

Au sein de la foule dans les rues

 

Il a laissé là-bas père et mère

De son lointain village disparu

Il peint les couleurs et sa misère



Paul Obraska 

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Publié le 7 Janvier 2013

  

ESCAPADES XVI 
Félix Vallotton « Femmes nues jouant aux dames »

  

JEU DE DAMES

 

Des dames nues sur le plancher

Sont penchées sur le damier

La blonde repliée sur ses pieds

La brune les jambes écartées

Jeu de dames par femmes nues

Pourquoi y jouer ainsi dévêtues?

Dans leur simple appareil dévoilé

Elles font la belle sur le plancher

La blonde pliée s’apprête à jouer

Elle hésite sur le pion à pousser

La brune les fesses au plancher

Ne quitte pas des yeux le damier

Elle espère gagner cette belle

L’unique toilette sera pour elle

Elle fera dame une fois vêtue

Quand la blonde sera vaincue

Maquillée et dans sa belle tenue

Elle jouera aux dames dans la rue

Avec une seule parure pour deux

Les dames nues l’ont mise en jeu

Entre dames on peut être nues

Prendre des poses incongrues

Mais pour affriander le quidam

Il faut gagner au jeu des dames

Bien soigner l’allure et le plumage

Attirer les regards à son passage

Jouer la belle tout en rougissant

Et se mettre nue au bon moment

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



René Magritte « Le jockey perdu »

 

 

LA FABLE DU JOCKEY PERDU

 

Un jockey distrait est perdu dans la nature

Lui qui ne connaît que les pistes balisées

De l’hippodrome, comment a-t-il pu s’égarer ?

Et il continue affolé à cravacher sa monture

 

Dressé sur son coursier le jockey caracole

Parmi les arbres aux plumes d’oiseau

Et le cheval inspiré prend son envol

Les ailes ouvertes de ses naseaux

 

L’étalon sans remords laisse la course de côté

Orné du petit homme dressé sur ses ergots

Pour rejoindre une jument aperçue dans les prés

Emportant le jockey éperdu sur son dos

 

Ce galop libre dans la nature est une fête

Sans personne ni devant ni derrière

Sans piste, sans chemin, sans barrière

Au milieu de rangées d’arbres-sucettes

Plantées dans le vide des clairières

 

 Le jockey dans son habit de carnaval

N’a jamais couru à cette vitesse

S’il ne comprend pas son cheval

Il est gagné par son ivresse

Par l’animal il se laisse emporter

Et se demande si en se perdant

Il ne s’est pas trouvé

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


René Magritte " Perspicacité"


L’ŒUF DE MAGRITTE

 

Tenant son pinceau comme une mouillette

Le peintre prit un œuf d’oiseau

Sur l’assiette de sa palette

Et au bout du pinceau

Sur la toile étonnée

Fit naitre un oiseau

Aux ailes déployées

 

Le peintre peignit l’intemporel

L’avenir et le passé de son modèle

Mais qui manipule un œuf

Manipule un bœuf

Il aurait pu peindre une brebis

Il aurait pu l’appeler Dolly

Il aurait pu créer une autre bête

Ou faire de l’œuf une omelette

 

Un œuf est un mystère

D’où peut naitre le meilleur comme le pire

On ne sait jamais ce que l’on peut en faire

On ne sait jamais ce qui va en sortir

Surtout lorsqu’on le retire aux mères

Paul Obraska

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