
LA COMPLAINTE DE LA PENICHE
Près de moi, un bateau vient de passer
Enfilant les ombres humides des ponts
Chargé jusqu’à la gueule d’une foule ensoleillée
Les têtes tournantes à l’unisson
Ma carcasse balance à son passage
Mes chaînes cliquettent, attachées au quai
Je roule mais je reste à terre, bien sage
C’est pourtant pour naviguer que j’étais fait
On m’a garni de fanfreluches et de pots de fleurs
Je porte sur mon dos tables et chaises
Aucun marin à la barre, seulement des serveurs
Et des voyageurs factices racontant des fadaises
J’ai des fourmis dans ma quille engourdie
Ma proue oscille tourmentée par des impatiences
Ma coque se ronge de rester à l’écurie
Je rêve de naviguer, je rêve de partances
Ah ! Me détacher de ce quai où je suis prisonnier
Partir sur le fleuve, longer l’histoire pétrifiée de Paris
Aller plus loin, vers Rouen où fourmillent les clochers
Au Havre ! Où je me frotterai aux gros navires surpris
Sentir l’eau clapoter et caresser mes flancs
Voir la Lune dans le fleuve naviguer devant moi
Voir défiler les berges, aller la proue au vent
Avoir des marins pour amis, un capitaine pour roi
Et pourquoi pas la mer ? Pourquoi pas l’océan ?
Plus de berges, plus de limites, que le ciel et l’eau
Les vagues joueraient de moi comme d’un enfant

CONFUSION
Devant Notre-Dame, ses fleurs de pierre
Sa croupe magnifique parée de verdure
Les roues des rosaces teintant la lumière
Les lourdes tours aux longues ouvertures
Le peintre confus a peint le Sacré-Cœur
Peut-être a-t-il été poussé par la faim
Pour croquer ce gâteau de blancheur
Sur le tableau exilé du modèle lointain
Il est des modèles qui rendent confus
Beautés inimitables qu’il faut admirer
Les contrefaçons en sont défendues
L’artiste modeste pour ne pas imiter
Le charme sans pareil de la vue

PONT SAINT-LOUIS
Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis
Sous les yeux ronds de la Dame de pierre
La Seine frôle les îles d’un baiser de cambouis
Les mouettes volettent la prenant pour la mer
Les passants s’arrêtent, nonchalants
Ils goûtent le délice de ne rien faire
Les musiciens laissent leurs instruments
Pour le plaisir de parler aux compères
Un amuseur s’époumone pour attirer le chaland
Si l’un d’eux s’arrête, il fera foule
Un piano mécanique joue à l’instrument
En égrainant les notes que la bande déroule
Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis
Le goût exotique d’un sorbet embouché
Les musiques s’emmêlent jusqu’au seuil de la nuit