Publié le 7 Janvier 2013

Salvador Dali "Le Christ de St Jean sur la croix"


TRANSIT

 

Qui suis-je ? Homme ou Dieu ?

Diantre ! Les deux ?

Où suis-je ? Entre la terre et les cieux,

En transit, entre les deux.

Difficile de trouver sa place dans l’univers.

Où vais-je ? Comme tous : à la recherche du Père.

 

Alors c’est décidé, je rejoins l’Eternel.

Son regard pèse sur mes épaules,

Je suis en route vers le ciel,

J’ai terminé mon rôle.

 

De Là-Haut, Il me voit, cloué sur ma croix, revenir.

Dommage. Mais j’emporte de beaux souvenirs,

En montant je regarde l’eau refléter les cieux,

Les villes bruyantes et les déserts silencieux,

L’argent des montagnes et l’or des plaines,

Les mortels entre plaisirs et peines.

 

Je me souviens de la douceur et du charme féminins,

J’ai regardé vivre les femmes avec des yeux humains,

Et je me demande si ce n’est pas d’abord l’homme

Qui, emporté par son désir, a croqué la pomme,

Et accusé la femme de lui avoir forcé la main.

 

Enfin quel que soit le coupable, j’ai racheté leurs fautes,

Mais ils continuent et pour pécher aucun n’hésite,

Je ne peux pas descendre à chaque fois qu’ils fautent,

Ne devrais-je pas, mon Père, rester en transit ?

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013

Andréa Mantegna "Christ mort"


ELLES SONT LA

 

Devant le corps mort

Il y a des femmes qui prient

Des femmes qui contemplent le mort

En y cherchant encore une trace de vie

 

Surtout les femmes vieillies

Celles qui sont plus près de la mort

Qu’elles apprivoisent par des soupirs

Comme elles ont apprivoisé la vie

 

Cette vie qu’elles ont couvée dans leur corps

Ce corps qu’elles ont mis des mois à nourrir

Et qui va maintenant se putréfier

Sans pouvoir le retenir

 

Les femmes tiennent les deux bouts de la vie

Elles sont là aux deux extrémités

Elles sont là quand on nait au premier cri

Elles sont là quand on meurt pour l’éternité

 

Elles donnent la vie

Elles soignent le mort

Elles veillent le corps

Les hommes sont partis


Paul Obraska 

 
 
LE DERNIER TOUR

 

Non, Milord, ce n’est pas correct

On vous a vu blessé

On vous a vu saigner

On vous a vu souffrir

On vous a vu agoniser

On vous a vu mourir

 

Et voilà que vous surgissez du tombeau

Dans la lumière, intact, vivant

Comme si rien ne s’était passé

A un détail près pourtant :

Vous avez des ailes dans le dos

 

Non, Milord, ce n’est pas correct

Nous étions tous effondrés

Votre mère éplorée

A caressé votre tête sur ses genoux

La pauvre faisait pitié

Essuyant le sang suintant des trous

 

Non, Milord, on ne joue pas à périr

On ne tourne pas la mort en dérision

Car nous, Milord, nous allons mourir

Vraiment

Définitivement


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

LE GRAIN DE RAISIN

Il tient le globe entre deux doigts
Le pouce au sud, l’index au nord
Il hésite encore dans son choix
Il n’a pas décidé de son sort
 
Que faire de cette Terre incurable
Folle à force de tourner à l’envers
Comme un derviche infatigable
Mauvais exemple pour l’Univers
 
L’écraser comme un grain de raisin
Faire jaillir la pulpe et le jus
Assécher le suc, exploser les pépins
Faire disparaître ce globe corrompu
 
Les continents basculent et se fracturent
Les montagnes s’écrasent dans les plaines
Le sang brûlant de la Terre jaillit des fissures
Les mers s’élèvent comme des fontaines
 
Dommage pour les fleurs et les papillons
C’était une réussite, un peu fugace
Les arbres aussi mais sans les bûcherons
Les poètes peut-être. Non, ils L’agacent
 
Pourquoi hésite-t-Il à écraser ce grain de raisin ?
Pense-t-Il aux arbres, aux fleurs, aux papillons ?
Sans doute car Il retire lentement Sa Main
« Ce n’est pas la peine » dit-Il «  Ils s’en chargeront » 

Paul Obraska
  



Brulloff-Pomp-i.jpg
Karl Brulloff "Le dernier jour de Pompéi" 
 
CATACLYSME
 
Les hommes fats installés sur la braise
Regardent, satisfaits, leur unique nombril
Et dressent sur la croûte d’une fournaise
Les monuments orgueilleux de leur ville.
 
Les puissants vaniteux font trembler les gueux
Et tous sont balayés lorsque la terre frissonne,
Lorsqu’elle éructe et vomit ses entrailles en feu
En couvrant de ses cendres jardins et colonnes.
 
La mer bascule comme une coupe renversée,
Déverse dans l’écarlate sa marée monstrueuse
En noyant dans ses flots ce qui n’a pas brûlé.
 
La terreur des hommes devant la terre furieuse
Est celle des enfants assaillis de cauchemars
Qu’une mère insensible abandonne dans le noir. 


Paul Obraska
 
 
 
sharkeys.jpg
Georges Bellows "Stag at Sharkey's"

GLADIATEURS
 
Trois hommes dans un ring tournent et dansent
Les poings serrés frappent comme des marteaux
Deux corps demi-nus s’emmêlent en silence
Le troisième sous les sueurs surveille l’assaut
 
Les sculpteurs de chair par les coups étourdis
Aveuglés sous leurs arcades sanglantes
Martèlent sans répit les faces meurtries
S’accrochent l’un l’autre, épaves pantelantes
 
La foule assemblée pour savourer la violence
Guette la chute des gladiateurs chancelants
Trépigne dans les rangs, hurle sa jouissance
 
Par ses cris elle pousse les lutteurs au massacre
Et souhaite un combat long et le coma du perdant
Le vainqueur, sourire tuméfié, aura droit à son sacre



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

matisse-l-homme.jpg

 

AUTOCRITIQUE

 

Dieu se dit

En regardant l’Homme qu’Il venait de créer

Ce n’est pas réussi

Et pourtant Je Me suis bien entrainé

 

J’ai créé toutes les couleurs

En Me servant des fleurs

De grands arbres épanouis

Lourds de feuilles et de fruits

Des milliers d’inventions

Pour des insectes à foison

Toutes sortes d’animaux

Des plus curieux aux plus beaux

Et voilà l’Homme que J’ai fait

Il est particulièrement laid

 

Quelques poils épars sur sa peau nue

Il se déplace en cahotant sans grâce

Sur de longs membres incongrus

Ses chairs sans défense sont mollasses

A le voir ainsi il semble déjà déchu

Mais il va dire qu’il est à Mon image

Car il est aussi prétentieux que laid

Des êtres vivants ce sera le moins sage

Je regrette déjà ce que J’ai fait

 

Paul Obraska

 

Henri Matisse « Modèle masculin »

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Publié le 7 Janvier 2013

 

CHRIST AFFLIGEDürer Albrecht Christ affligé 1493

 

Qu’ai-je mal fait ?

Certes, j’étais un peu distrait

Les pieds sur terre et la tête au ciel

Décodant la volonté paternelle

Et comment ne pas penser

Au supplice qui me serait infligé

 

Certes, j’étais un peu distrait

Tous les miracles que l’on me demandait

Trouver de quoi nourrir les affamés

Ressusciter un ami trépassé

Laver les pieds de ceux qui me suivaient

Convaincre Judas de me trahir

Alors bien sûr j’étais un peu débordé

Je n’ai guère eu le temps de réfléchir

 

Pardonnez-moi d’être aussi affligé

Mais je me demande maintenant

Devant le monde à feu et à sang

Si je n’ai pas oublié de dire aux apôtres :

Aimez-vous les uns les autres

 

 Paul Obraska

 

 

Albrecht Dürer : "Christ affligé"

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Publié le 7 Janvier 2013

daumier un motif parfait
Honoré Daumier « Un motif parfait »

 

PROCES

 

Il était laid

Il était mal fait

De la chance, il n’en eu guère

Les inondations avaient emporté

ce que la guerre et le feu avaient épargné

Ses proches s’étaient éloignés au cimetière

il était seul avec sa disgrâce et ses ennuis

Lui qui croyait au ciel depuis qu’il était né

ne voyait pas pourquoi le ciel l’avait puni

 

Au Créateur il fit un procès

Il y avait abus de confiance et escroquerie

Les hommes étaient tels qu’on les avait faits :

de pitoyables mouches aux ailes arrachées

à qui fut accordée la liberté de voler

 

Pas de circonstances atténuantes

Pas d’actions innocentes

Pas de folie

Tout avait été voulu en pleine lucidité

des documents étaient là pour l’attester

 

La cause était solide mais le jury de parti pris

Le plaignant fut débouté, non par maladresse

mais au motif que Dieu n’avait pas d’adresse

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

chagall-Adam-et-Eve.jpg
Marc Chagall « Adam et Eve »

 

ADAM ET EVE

 

On raconte la fable enfantine

De deux amants uniques

Qui par union consanguine

Devinrent un couple prolifique.

 

En fait, c’était un ménage à trois.

Innocents, bons pour l’anathème,

Ils n’étaient que des proies.

Mais qui était le troisième ?

 

Etait-ce Dieu le sacré créateur,

Voyeur sévère de ses petits ?

Etait-ce le serpent tentateur ?

Mais envoyé par qui ?

 

Le troisième était le Diable,

Le Diable était au paradis.

Ce n’est pas croyable !

Le Mal en ce lieu béni !

 

Ils se sont tous unis

Pour offrir le fruit défendu,

Le couple était né maudit,

Et le Paradis d’emblée perdu.

 

Les amants naïfs étaient manipulés,

Et revenus les pieds sur terre,

Adam et Eve sont à jamais restés

Victimes des deux Compères.

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


PROCESSION

 

Tels des enfants jouant un supplice pervers

Ils descendent la rue Blanche comme on monte le Golgotha

Pour jouir pleinement des affres d’une douleur légendaire

Ils suivent la souffrance pas à pas

 

Celle racontée par ceux qui n’ont rien vu

Tragi-comédie vieille de deux mille ans

Jouée sans relâche par des troupes têtues

 

Les passionnés simulent l’antique calvaire

Menés par des prêtres vêtus de pourpre et de blanc

Genoux sur le bitume à défaut de poussière

Sous le regard de policiers à défaut de Romains

 

Croix portée

Par de bons Samaritains

Objet vénéré

 

Instrument de torture symbole sanglant de l’amour du prochain

Doigt  dressé vers le Ciel impavide

Peuplé de satellites aux ailes déployées

Messagers bavards du vide

 

Anges de la modernité

Planant sans cesse

Dans le Ciel sans promesse

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013


Egon Schiele "Embrasser" 1917



ETREINTE

 

L'homme et la femme s'embrassent

Dans une étreinte désespérée

Ils ne supportent pas la menace

D'être un jour à jamais séparés

 

De retomber dans la solitude

Qu'ils avaient toujours connue

Avant de vivre cette plénitude

De l'étreinte de leurs corps nus

 

Ils craignent d'être séparés à jamais

La guerre gronde à leur porte

Il est revenu pour goûter la paix

Avant de repartir à l'aube morte

 

Ils s'entourent de leurs bras

Avec la force de leur amour

Pour se fondre encore une fois

Avant que se lève le jour

 

Il pose sa tête sur l'épaule de la femme

Elle console l'enfant apeuré par le noir

Empli de visions de mort et de flammes

Avant son retour dans le cauchemar

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


Henri Rousseau "Les artilleurs"


LES ARTILLEURS

 

Comme  ils sont beaux

Les artilleurs de Rousseau

Avec leurs pantalons blancs

Et leurs moustaches noires

 

Comme ils sont souriants

Comme ils sont pleins d'espoir

Groupés autour du canon

Autour de l'instrument de mort

 

Comme elle est belle la chair à canon

Avant que la guerre la dévore

L'un d'eux est tout de blanc vêtu

Comme un linceul sur mesure

Déjà prêt pour la sépulture

Avec son képi par-dessus

 

 Paul Obraska

 

 

Maximilien Luce "Une rue de Paris en mai 1871" (La commune)


PASSANT

 

 

Toi qui passe

 

Quand les fusillades

Ont cessé leur menace

Quand les sourdes canonnades

Sont devenues lointaines

Quand il ne reste des barricades

Que des petits tas de pavés

Quand se sont tus les cris de haine

Quand les soldats ont fini de tuer

 

Regarde

 

Ces étoiles humaines

Fusion éteinte de corps

Encore réunis par la mort

 

Regarde

 

Leur fleur au fusil s'étale

Sur leurs poitrines percées

Comme les pétales

D'une rose rouge éparpillée

 

Regarde

 

Ces corps laissés à l'abandon

Jeunes vies sacrifiées

Dans un ultime don

 

Regarde cette absurdité

 

Savaient-ils avant de partir

Emportés par un verbe enflammé

Que leurs idées aussi allaient mourir

Et qu'il ne servait à rien d'être tués


Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013




Ilia Repin "Réunion révolutionnaire" 1883


ENTRE VERRES ET CENDRIER

 

Assis devant un verre

Ils refont le monde

Le monde est immonde

Il est à refaire

 

Pour changer leur destin

Les hommes sont à défaire

On  gomme et on refait le dessin

Et ils tracent sur le papier

En s'appliquant comme des écoliers

Avec une plume et un encrier

La société qu'ils veulent

Entre verres et cendrier

 

Mais l'homme n'est-il pas trop veule ?

Acceptera-t-il de changer ?

On choisira ce qui nous convient

On sait mieux que lui où est son bien

Et s'il n'accepte pas ?

C'est simple on le gommera

Dit celui qui a des yeux froids

 

Et ils reprennent un verre

Refaire le monde donne chaud

De leur dessein ils sont fiers

Leur avenir sera beau

Ils y croient pour de bon

Et ils ont parfois raison

 

Avant de partir ils brûlent le papier

Entre les verres sur le cendrier

Et sortent un à un dans la nuit

Col levé avec la peur d'être suivi

Et reprennent leur petite vie de tous les jours

En espérant qu'un jour viendra leur tour

 

Ils appliqueront alors leur papier

Ils referont de force le monde

Loin des verres et du cendrier

Et deviendront eux-mêmes immondes


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

LES CONFESSIONS DE SATAN                                                             

                                  

Dans le XXe siècle, J'ai beaucoup investi

Et Me voilà diablement content.

On recherche des Justes pour le Paradis,

Et ici, Je ne sais que faire des Méchants. bosch38.jpg

 

L'Europe M'a offert dès le début

Ses peuples sombrant dans la guerre,

Dans un grand massacre inattendu

Pour de misérables talus de terre.

 

Les soldats creusaient leurs tombes,

En sortaient tels des spectres pour mourir,

Les membres amputés par les bombes.

On fête en Novembre leur souvenir.

 

J'ai eu le Géorgien destiné à la prêtrise,

Quittant heureusement le séminaire,

Pour torturer ses amis accusés de traîtrise                             

Et emplir par millions les cimetières.

 

Mon préféré était le fol Autrichien,

Quatrième enfant de parents issus

De cousins germains. Par Mes soins,

Ce fut le premier qui  survécut.

 

Ah ! L'Autrichien n'a pas été ingrat.

Il s'est de suite attaqué au peuple élu,

Celui-là même qui au monde révéla

Mon Concurrent et le Paradis perdu.

 

Massacre  grandiose parce qu'inutile.

Dans le monde, il souffla la tempête

Dans l'ignoble, l'Autrichien était habile

Pour transformer les hommes en bêtes.

 

Il déclencha une guerre mondiale,

Terminée en apothéose au Japon.

A côté du feu d'artifice final,

l'Enfer lui-même paraissait pâlichon.

  

Deux Asiatiques m'ont fait bien rire !

Le Chinois qui débordait d'imagination

Pour baptiser avec délicatesse le pire,

En jouant avec les morts par millions.

 

Les Cent Fleurs bien arrosées de sang,

Le Grand Bond en Avant : une culbute

Qui laissa son pays affamé et pantelant,

Et la Révolution Culturelle des incultes.

 

Le Cambodgien était un triste comique :

Il voulait bâtir les villes à la campagne,

Et sans diplôme, il trouva plus pratique

De tuer ou mettre les diplômés au bagne.

 

Si le Cambodgien était plus primaire,

Sa folie efficace a mis sans remords

Un bon tiers de son peuple au cimetière,

Pour finir en paix en escamotant sa mort.

 

Il a été aussi élève d'une école catholique.

Je remercie en passant les bons pères,

Les Evangiles révélées aux diaboliques

Ont envoyé nombre de clients en Enfer.

 

Le quatuor du XXe siècle reste inégalé,

Leur requiem flotte encore sur le monde,

Ses membres ont leurs amateurs fascinés

Qui viennent encore fleurir leurs tombes.

 

D'autres à l'écoute sont leurs apprentis.

Je ne compte plus les sombres dictateurs,

Gras vampires saignant à blanc leur pays,

Sous tous les cieux, des pôles à l'équateur

 

La cruauté a des ressources prolifiques :

Attentats, guerres, famine, machettes,

Et frappes chirurgicales hémorragiques.

Le Mal et l'Enfer sont toujours à la fête !

 

On tue au Nom de Mon Concurrent,

Je me régale du massacre des innocents,

Le XXe siècle était une bonne cuvée,

Mais le siècle présent a bien commencé !


Paul Obraska


Hieronymus Bosh "L'Enfer"


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Publié le 7 Janvier 2013


   

MEUTES III


Vasiliy Polenov "Le droit du seigneur"

SEIGNEUR
 
Ils crurent que le seigneur était parti
Chassé par l’ire des anciens esclaves
Par ceux qu’il regardait avec  mépris
Les manants qu’il usait sans entrave
 
La lignée des sujets était aussi infinie
Que la vaniteuse lignée du seigneur
Mais sans portraits dans une galerie
Et sans galerie dans leur demeure
 
Alors ils pourchassèrent le seigneur
Et mirent à sa place leur meneur
 
Avec bicorne, casquette ou képi
Il ne parlait plus de ses ancêtres
Il parlait d’idéal, il parlait de patrie
Sans oublier son propre bien-être
 
Ce seigneur n’épargnait pas les morts
Pour chercher la gloire du sang versé
Ou garder son pouvoir sans remords
Le peuple le suivait, puis il en eu assez
 
Alors ils pourchassèrent le seigneur
Mais un autre seigneur est apparu
 
L’histoire des gens est pleine de candeur
Cette fois le nouveau seigneur était élu
Les autres l’avaient placé là en douceur
Et il ne se priva pas des privilèges reçus
 
Dans les palais meublés d’antiquailles
Dans ses voitures aux vitres teintées
Avec des motos écartant la valetaille
Pour laisser passer son cul bien calé
 
Un seigneur s’en va, un autre apparait
Son costume change, sa morgue jamais


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

METAL   Grilles des palais princiers Garnies de piques d’or acérées Protections métalliques illusoires Contre les fièvres de l’Histoire Meutes ivres de vengeance Tête embrochée sur une lance Grimace figée au-dessus de la foule Chair sanglante flottant sur la houle Tête sur têtes exposée sans étal Chair brandie sur métal   Heaume guerrier emboîtant la tête Menottes de celui qu’on arrête Etau broyant la chair du torturé Esclaves d’Afrique enchaînés Fers cliquetants des galères Métal contre chair   Aiguilles piquées dans la toile cutanée Chair marquée comme objet exposé Corps à la mode perforés de métal Anneau dans l’oreille, anneau nasal Pointes au visage, langue et ombilic Serties de pierres du dernier chic Trous dans la peau pour plaire Métal pour rire planté dans chair   Piques, lances, épées à embrocher Couperet et hache à décapiter Flèche et couteau plantés dans le cœur Mine dans les membres du marcheur Eclat d’obus dans le ventre éclaté Vague de balles trouant le fusillé Outils de mort, art de la guerre Métal pour pleurs planté dans chair

Paul Obraska    
Raphaël "La libération de St Pierre"
(Fresque "Stanza di Eliodoro")


GRILLES   Les prisonniers vont de grille en grille Le ciel emmuré est strié de barreaux On les surveille par des écoutilles Leur vie navigue dans un caveau   Les hommes libres derrière les barreaux Espèrent en luttant arriver à leurs fins Même s’ils savent que le bourreau Est peut-être au bout du chemin   Le monde des hommes est hérissé de grilles On voit à travers mais on ne pénètre pas Un monde que les barreaux quadrillent Des barreaux que personne ne voit   Les mendiants voient les gens qui ne mendient pas Ceux qui les regardent et ne mendient pas encore Observent à travers la grille qu’ils ne voient pas Ceux qui accumulent leurs barreaux d’or   Ceux grillés de leur peau écrasent leur nez Sur les grilles pointillées des frontières Voient ce qu’il y a de l’autre côté Et meurent pour aller derrière

Paul Obraska
            

MEUTES II


 
MURS   Murs bien droits, fierté du maçon Caressant les pierres avec amour En rêvant des murs de sa maison Qu’il espère bâtir un jour   Murs décrépis des cités Ornés de déjections de peinture Les désœuvrés à leur pied Devenus aussi durs que les murs   Murs tristes des prisons Grimpant haut dans le ciel Margelles d’un puits sans fond Où stagne le temps pénitentiel   Murs craintifs des citadelles Aux ouvertures meurtrières Où le capitaine à ses jumelles Redoute un ennemi qu’il espère   Murs illusoires des frontières Entraves à l’espoir du désespéré Même s’il se retrouve au cimetière Le rêve est de passer de l’autre côté   Murs humiliants des ghettos Dressés par l’injustice de l’Histoire Que franchissent les bourreaux En quête de sang pour exutoire   Mur sans issue du condamné Acculé debout dans l’impasse Dos au mur, les yeux bandés Et la mort annoncée en face   Murs obscurs des idéologies Aussi rigides que la pierre Qu’aucune raison ne franchit Armés de vérités premières

Paul Obraska
 

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Publié le 7 Janvier 2013

L’Europe M’a offert dès le début

Ses peuples sombrant dans la guerre,

Dans un grand massacre inattendu

Pour de misérables talus de terre.

 

Les soldats creusaient leurs tombes,

En sortaient tels des spectres pour mourir,

Les membres amputés par les bombes.

On fête en Novembre leur souvenir.

 

(Extrait des « Confessions de Satan » dans MEUTES IV)

 

Vasily Vereshchagin "L'apothéose de la guerre" 1871



L’ETERNEL RETOUR

 

Sur une terre nécropole

A perte de vue

Où l’herbe que l’on dit folle

a disparu

Où des arbrisseaux rabougris

Tendent leurs feuilles perdues

Dans une plaine jaunie

Habitée d’insectes et de corbeaux

Leurs sinistres croassements

Hantent un silence de caveau

Reste

Un monticule blanc

Grimaçant

Une pyramide trouée

Où se posent les oiseaux

Intrigués

Noirs sur le monticule blanc

Tas de crânes amoncelés

Présents nuptiaux des trépassés

Que la Guerre en passant a laissés

Pour aller ailleurs, amante cruelle

Faire sa tournée mortelle

Où les hommes fidèles

Attendent depuis toujours

Tourmentés, son retour

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013

Rembrandt "La parabole de l'homme riche"



VORACE

 

J'accumule...J'accumule...J'accumule...

Même quand je dors, pendant mon absence

J'accumule de l'argent à ne savoir qu'en faire

 

Il arrive dans mes poches sous toutes ses formes

Actions, bénéfices, jetons de présence

Indemnités, primes, salaires

Ma fortune est énorme

 

Je n'ai jamais assez de sous

Je tire de l'argent de partout

Même si je ne sais qu'en faire

Mes autos, je ne m'en sers guère

J'ai bien sûr une voiture de fonction

Je possède appartements et maisons

Mais je ne m'y rends que pour recevoir

Ceux dont je cherche à tirer de l'argent

 

Du matin jusqu'au soir

Je consacre tout mon temps

A grossir mes avoirs dont je n'ai nul besoin

 

J'ai un pied dans la tombe mais j'accumule toujours

La Faucheuse n'est pas à vendre et je serai fauché un jour

 

Je regrette les temps anciens

Où les morts emportaient leur trésor dans leur tombe

Je n'aurai sur moi qu'un costume moche

Et pas un sous en poche

C'est le comble

 

Je laisserai aux autres mon énorme pécule

Ils attendent de me mettre dans la tombe

J'accumule...J'accumule...j'accumule...


Paul Obraska 

 

George Grosz "Eclipse de Soleil"


LA LOI DU MARCHE

 

Le général à la table du conseil

Croisé couronné médaillé

Ecoute dans le creux de l'oreille

Le discours tentateur murmuré

Par un monsieur propre sur lui

Qui propose pour un prix exorbitant

Une très merveilleuse panoplie

De quoi mettre des pays à feu et à sang

Cacher le soleil d'un écran de flammes

Et remplacer la nuit par un jour orangé

Mais le général a des états d'âme

Il hésite à conclure le marché

 

Rien à dire sur la marchandise du vendeur

Et les anonymes sans tête la payeront

Oh ! Une guerre ne lui fait pas peur

Puisque ce sont les autres qui la feront

Le général hésite car il sait compter

Et il trouve que sa commission

N'est pas assez élevée


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Engène Beyer "Le massacre des juifs de Strasbourg le 14 février 1349"


VIOLENCE

 

J'ai été élevé pour tuer

Des hommes, bien sûr, pas des bêtes

J'aime mon métier

Une tuerie est une fête

 

Les bêtes tuent pour se nourrir

Ou pour se défendre

Moi je tue pour le plaisir

Ah ! Il ne faut pas être tendre

 

La tendresse je la laisse aux victimes

J'aime qu'ils me supplient de les épargner

Les tuer ce n'est plus un crime

Je ne fais que nettoyer

 

J'aime la prière des vieillards

Faciles à massacrer

Je poursuis les enfants braillards

Je tue les femmes après les avoir violées

 

Je laisse les maisons en flammes

C'est beau un feu purificateur

Où brûlent les corps des infâmes

Et les quelques vivants en pleurs

 

Et puis on fête entre amis

Nos exploits de la journée

On se raconte nos tueries

Au milieu des rires avinés

 

A l'église je me rends le lendemain

Je m'agenouille pour prier

Pour le salut de mon prochain

Devant le Juif crucifié

 

Le prêtre m'absout de mes péchés

Je suis en règle avec ma conscience

Demain je pourrais recommencer

Puisque j'ai fait pénitence


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Arnold Böcklin "La peste"


FLEAU

 

Les vieux racontaient aux enfants de leur voix flûtée,

Qu'un horrible fléau, dans les temps anciens,

Avait ravagé des pays, détruit des peuples entiers,

Et installé chez tous la terreur du prochain.

 

Les enfants écoutaient par respect pour les vieux,

Mais on sait que les vieux manquent parfois de raison,

Pour les enfants un tel fléau ne pouvait exister,

Et ils retournaient sans souci à leurs occupations.

 

On parla du fléau dans des contrées lointaines.

On ne crut pas les voyageurs malgré leur émotion,

Leurs récits furent pris pour des calembredaines,

Et chacun continua ses occupations.

 

Aux marges du pays apparut le fléau.

Les sandéfauts pensèrent échapper à ses méfaits,

Le mal ne toucherait sans doute que les anormaux,

Et les sandéfauts s'écartèrent des contrefaits.

 

Le mal envahit brutalement le pays,

D'ampleur inconnue depuis des temps immémoriaux,

Il détruisit sans égard, les pauvres et les nantis,

Et jusqu'à l'âme des gens normaux.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


Salvador Dali "Six images de Lénine sur un piano" 1931


CROYANCES

 

Ils ont cru avec leur tête et leurs entrailles,

Ils ont cru aux chants promis des lendemains,

Aux sacrifices nécessaires, aux ultimes batailles,

Ils ont cru leurs livres et leurs discours malins.

 

On leur a dit que la terre était plate

Et ils ont répété que la terre n’était pas ronde.

On leur a dit que la terre n’était plus plate

Et ils ont répété que la terre était devenue ronde.

 

Ils avaient foi dans leurs idées,

Alors qu’importe ce que disait l’adversaire,

Puisqu’ils avaient raison pourquoi raisonner,

Les autres le verront lorsqu’ils seront à terre.

 

Les autres ont dit, pour les mettre dans l’embarras :

« Mais regardez ce que font vos croyances ! »

Et ils n’ont pas cru ceux qui ne croyaient pas.

Ils ne pouvaient pas croire aux apparences.

 

On ne peut pas se tromper toute une vie,

On ne peut pas sacrifier une vie entière

Pour des idées confisquées et trahies,

Elles étaient justes, ils en restaient fiers.

 

Alors ils sont morts en croyant toujours

Ou ont accepté d’être tués par amour.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


SUR UNE MUSIQUE DE DESNOS

 

Hommes, femmes, enfants entassés dans les trains,

  

Des wagons à bestiaux pour des êtres humains,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Tout un peuple incrédule mené à l’abattoir,

  

Des couples comme animaux de laboratoire,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Des villageois creusant leur fosse commune,

  

Ensevelis encore vivants, gémissant à la lune,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Des humains déjà morts avant de mourir,

  

Des murailles de cadavres prêts à pourrir,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

L’Europe constellée d’immondes mouroirs,

  

Des enfants écrasés comme des cafards,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Eh ! Pourquoi pas ?

 

Paul Obraska


Desnos 


Robert Desnos avait écrit un poème gai : LA FOURMI, avant d’être arrêté et

  

déporté au camp de Térézin et d’y mourir du typhus en 1945, peu de temps

  

après la libération du camp.

 

Une fourmi de dix-huit mètres

  

Avec un chapeau sur la tête,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Une fourmi traînant un char

  

Plein de pingouins et de canards,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Une fourmi parlant français,

  

Parlant latin et javanais,

  

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

  

Eh ! Pourquoi pas ?

 

  

Le lendemain de la mort de Desnos on trouva sur lui des papiers d’après

  

lesquels  le poète tchécoslovaque A. Kroupa, qui avait reconnu Desnos dont

  

il avait été l’ami, adapta LE DERNIER POEME écrit dans l’enfer

 

  

J’ai rêvé tellement fort de toi,

  

J’ai tellement marché, tellement parlé,

  

Tellement aimé ton ombre,

  

Qu’il ne me reste plus rien de toi.

  

Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres

  

D’être cent fois plus ombre que l’ombre

  

D’être l’ombre qui viendra et reviendra

  

dans ta vie ensoleillée.

 

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Publié le 7 Janvier 2013


Dessin de Steinlen, La Feuille n°6 du 21 janvier 1898

 

FOULES

 

Foule hystérique dans les cirques électrisés

Sautant hallucinée, spasmodique et soumise

Droguée par le rythme et les cris écervelés

Jubilation grégaire d’une folie admise

 

Foule morbide fascinée par le sang

Têtes décrochées pour voir le crime

La voiture au pas pour voir l’accident

Fixée sur l’écran constellé de victimes

 

Foule haineuse, hurlante, bouches ouvertes

Corps serrés, poings levés, drapeaux brûlés

Portraits brandis comme amulettes

Prête à mourir pour des billevesées

 

Foule meurtrière, criant vengeance

Pierre, torche ou corde à la main

Sans besoin de la moindre sentence

Pour pousser au gibet l’innocent de demain

 

Foule mécanisée, faite pour la guerre

Sous le cerveau de quelques-uns

Mêmes habits, mêmes cimetières

Gens ordinaires mutés en assassins

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013


George Grosz « République d’automates » 1920

 

 

LES AUTOMATES

 

Le chant métallique des automates s’élève sur le monde

Plus le monde devient lourd plus leur chant devient fort

Un chant grinçant,  un chant désaccordé, un chant de mort

Les automates de toutes les couleurs obéissent aux ondes

 

Les automates acceptent d’être automates

Ils sont contents de bouger sans penser

Des pensées mâchées leur sont données

Chaque matin dans le vide de leurs boîtes

 

Ils font tous les mêmes gestes

Ils font tous les mêmes guerres

On leur dit de quoi ils doivent être fiers

On leur dit où est la Peste

 

Alors ils chantent de plus en plus fort

Parce qu’ils ont de plus en plus peur

Les automates chantent en chœur

Pour oublier qu’ils sont déjà morts

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

  

MEUTES XV


Max Beckmann « Nuit » 1918-1919

 

LA NUIT BARBARE

 

La nuit avait envahi la terre

Et les fantômes ont surgi des profondeurs

Entremêlant leurs restes de chairs

Assassins, violées et violeurs

Dans un amas de corps écartelés

Bourreaux et victimes captives

Ensemble dans la nuit ensanglantée

Par delà les frontières, par delà les rives

Les fantômes sont venus rejouer leur vie

Revivre l’horreur de leurs cauchemars

Ce qu’ils ont fait subir, ce qu’ils ont subi

En sombrant unis dans la nuit barbare

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



René Magritte « L'avenir des statues »

 

PERSUASION

 

Un homme vaincu

a forcément tort

Un homme mort

est un homme convaincu

Un convaincu a tort d'être mort

il ne peut plus dire ses torts au plus fort

 

Et lorsque s'accumulent les morts pour leur bien

on les met ensemble dans des fosses communes

où les hommes se retrouvent enfin

et que disparaît leur rancune

 

Plus le vainqueur tue de gens plus il sera décoré

Et les survivants persécutés persuadés

feront au tueur de grandioses  statues

sur les places et dans le vide des rues

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



George Grosz « L’agitateur » 1928

 


L’AGITATEUR

 
L’agitateur remue du vent
L’agitateur remue du bruit
L’agitateur remue du sang
Devant les foules ébahies

 
Le bonhomme incroyable
S’agite, menace et vocifère
Mais les gens raisonnables
Trouvent ridicule sa colère

 
lIs ne le croient pas dangereux
Ce n’est qu’un clown tragique
Comment prendre au sérieux
Ce petit pitre pathétique

 
Et les gens raisonnables impuissants
Voient l’agitateur agité prendre le pouvoir
Opprimer, séquestrer et verser le sang
Puis transformer le monde en mouroir



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

LE CRI

 

 

Au seuil du XXe siècle, c’est un cri d’horreur,

Le petit homme de Munch entend la clameur

Qui s’élèvera vers le ciel les cent ans à venir.

Il sait que les hommes rivaliseront dans le pire.

 

Des champs incisés de tranchées cimetières

Avec plus de chair broyée que de terre.

Les hommes effacés par les dictatures,

Le cri obstiné des opposants sous la torture,

Le cri étonné des peuples exterminés,

Seulement coupables encore d’exister,

Le cri étouffé dans les chambres à gaz,

Le cri gémissant que les décombres écrasent.

Les hommes devenus atomes avant d’être poussières,

Sans avoir le temps de crier ou de faire une prière.

Les torches humaines par le napalm incendiées.

Les foules, déplacées, réfugiées, déportées.

Femmes éventrées, corps décapités, corps explosés,

Par des bourreaux rendus fous par un Dieu dévoyé.

C’est le cri des affamés que les mouches achèvent,

Le cri épuisé des noyés avant d’atteindre leur rêve,

Le cri horrifié des êtres humains hachés,

Le cri affolé des enfants qui en jouant,

Perdent leurs pieds dans les champs…

 

Alors, on se bouche les oreilles comme le petit homme,

On vit, on rit, on jouit, pourquoi pas ?

Mais le cri est toujours là,

Tant qu’il y aura des hommes.

 

Paul Obraska

 

Edvard Munch « Le cri » 1893

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Publié le 7 Janvier 2013

Chagall-Crucifixion-blanche.jpg

 

Chagall « Crucifixion blanche »

 

Qu’il est pâle

Le Christ blanc de Chagall !

Mon pauvre Dieu !

Qu’ont-ils fait de ta bonté !

Tu prêchais pour le Royaume des Cieux

Et les tiens sur la Terre ont été rejetés

Mon pauvre Dieu !

Ils disent que le Testament

Ecrit par tes aïeux leur est destiné

Même tes prophètes ont été confisqués

Crois-tu qu’ils sont reconnaissants

D’avoir partagé l’héritage ?

Ils s’estiment les seuls légitimes héritiers

Et pour être les seuls, vont jusqu’au carnage

 

Mais ton peuple est toujours là, obstiné

Comme un remords, il reste vivant

Toujours massacré

En tout lieu, en tout temps

Tu dois t’en mordre les doigts

Christ blanc

S’il t’en reste, là-haut sur ta croix

Où que tu sois

Ainsi soit-il

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 grosz31.jpg

 

LE RETOUR DE LA NUIT

 

Branlant sur leurs membres décharnés

Les morts étonnés revinrent à la vie

Sortis du monde de l’obscurité

Leurs yeux de taupe furent éblouis

Par les lumières qu’ils avaient oubliées

Alors ils fermèrent les yeux

Il n’y avait pas de mots pour traduire leur nuit

Et ils restèrent silencieux

Et quand les mots venaient à leur esprit

Ils mourraient sur leurs langues figées

Ils couvraient l’encre bleue de leur bras

Comme s’ils avaient honte d’avoir été torturés

Ils craignaient que les autres ne les croient pas

Ils restèrent longtemps silencieux

Puis ceux qui trouvèrent les mots pour le dire

Témoignèrent pour les taiseux

Pour ceux qui enterraient leurs souvenirs

Et les revivaient dans l’insomnie

Et d’autres se suicidèrent

Après leur retour à la vie

Brûlant le lambeau de lumière

Qu’ils avaient arraché à la nuit

 

Paul Obraska         

 

George Grosz « Heureux d’être de retour » 1943

 

Le dernier dimanche d'avril est la "Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation".

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Publié le 7 Janvier 2013

dobuzhinsky18.jpg

 

LES SURVIVANTS

 

Dans un monde d’orgueil qui s’efface

Dans l’espace mortellement vitrifié

Dans les nuages de vapeurs soufrées

Sur le dos encore chaud d’une carcasse

 

Dans un monde qui fut vertical

Dans un monde de fer et de béton

Dans les fumées grises de plomb

Sous des os saillants  de métal

 

Dans un monde d’inertie

Sans bêtes, sans humanité

Sans arbres, sans prés

Sans fleurs, sans fruits

 

Dans un monde dantesque

Monstrueux, jaune et gris

Absurde et déconstruit

Aux restes grotesques

 

Un homme et une femme nus

Leurs chairs orangées

Fondues dans un baiser

Ont un temps survécu

 

Paul Obraska

 

Mstislav Dobuzhinsky : "Le baiser"

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Publié le 7 Janvier 2013

 

  goya shootings-3-5-1808

 

QUI SAIT ?

 

Qui sait si un jour vous n’allez pas déplaire ?

Vous ne saurez pas toujours pourquoi

Et que pouvez-vous y faire ?

On ne peut être que soi

 

Parce que vous êtes l’enfant

De votre père ou de votre mère

Parce que vous êtes noir dans un pays de blancs

Parce que vous êtes blanc dans un pays de noirs

Parce que les autres vous pensent différent

Parce que vous n’avez pas la même histoire

 

Mais ce n’est pas votre histoire !

Ce sont des histoires de trépassés

Chaque vivant traîne des morts

Comme des racines déterrées

Certains en sont fiers

On se demande pourquoi

On n’est responsable que de soi

Et encore

 

Vous risquez un jour de déplaire

Parce que vous pensez ce qu’ils ne pensent pas

Parce que vous ne croyez pas ce qu’ils croient

Parce que vous êtes pauvres dans un pays de riches

Parce que vous êtes riches dans un pays de pauvres

On peut vous haïr parce qu’on envie ce que vous êtes

On peut aussi vous haïr pour rien quand on est bête

 

Mais la haine, l’envie, la bêtise, ce n’est pas rien

On se retrouve dans un camp séparé des siens

On vous achève d’une balle à bout portant

On vous met la tête dans un nœud coulant

On vous tranche les oreilles et les mains

On vous gaze, on vous brûle, on vous enterre

Parfois on vous torture avant

Pour de faux aveux aux vrais assassins

 

Vous risquez un jour de déplaire

Peut-être même à votre voisin

Même si vous semblez lui plaire

Parce qu’il vous sourit chaque matin

Sera-t-il un jour votre délateur

Ou même votre assassin

Ou au contraire votre sauveur ?

Qui sait ?

 

Paul Obraska

 

Francisco Goya : « Le 3 mai 1808 » (1814)

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Publié le 7 Janvier 2013

grosz-les-piliers-de-la-societe.jpg 

George Grosz « Les piliers de la société » 1926

 

ET C’EST AINSI.

 

Le prêtre, les bras tendus et le sourire mielleux, rassemble le troupeau.

Derrière lui, le soldat dresse une épée de sang et pointe son révolver,

Il est prêt à enrôler les brebis mis en rang et les mener au tombeau.

 

Le meneur éructe un discours enflammé en ingurgitant sa bière,

De la pointe d’une rapière il embroche fièrement l’ennemi exécré.

Il restera à l’arrière en poussant les autres à se faire massacrer.

 

Celui qui a troqué son cerveau contre un verre, en agitant un petit drapeau,

Celui, la tête couverte, pleine de slogans haineux et de pensées merdiques,

Soigneusement farcie par les colonnes alignées en rangs des journaux

 

Et c’est ainsi que se préparent les guerres

Entre bouc émissaire et idiots fanatiques

Ivres de mots et de chopes de bière

 

 

Paul obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

Pakistan3.JPG

A partir d’une photo prise au Pakistan (Arif Ali /AFP) et publiée par Le Point du 19/08/10

 

MANNE

 

Hérissant les corps agglutinés

Des bras se tendent vers le ciel

Comme des branches dénudées

Sous une pluie providentielle

 

De ses pattes le grand oiseau de fer

Frôlent les têtes dressées pour la becquée

Les faces crispées par un espoir amer

Bouches ouvertes et ventres affamés

 

Les hommes et les enfants déguenillés

Dressent leurs mains dans un même geste

L’oiseau n’a peut-être plus rien à donner

 

Un homme s’enfuit courant le dos courbé

Serrant à deux mains la manne céleste

Pour que personne ne puisse la dérober

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

  klimt25.jpg
Gustav Klimt "Le baiser"
 
DONNE-MOI UN BAISER
 
Sous les cubes de béton métallique
Dans le flot des passants solitaires
 
Sous le vol circulaire des oiseaux
Dans les artifices bucoliques des jardins
 
Sous le lambris douteux des bistrots
Dans l’euphorie complice du vin
 
Sous le halot porcelaine de la lune
Dans la tiédeur de nos haleines
 
Sous les porches à l’ombre opportune
Dans la cage ouverte des escaliers
 
Sous les poutres enlacées des gares
Dans l’attente désœuvrée des départs
 
Sous les tresses défaites des bocages
Dans l’odeur verte de l’herbe coupée
 
Sous les mèches folles des nuages
Dans la blessure ouverte des sillons
 
Sous les larmes glacées des auvents
Dans la pureté des flocons blancs
 
Sous la chaleur lumineuse de l’été
Dans la fraîcheur du sable humide
 
Sous la traîne aurifère du couchant
Dans l’écume haletante de la mer
 
Sous la pluie qui pleure sur ton visage
Dans les risées du vent volage
 
Donne-moi un baiser

Paul Obraska

magritte51.jpg
René Magritte "Les amoureux"
 
DEREGLEMENT DES SENS
 
Ils s’appartiennent les amants
L’un contre l’autre, joue contre joue
Pas aveugles mais malvoyants
La tête dans le sac de l’amour fou
 
La maigre osseuse est élancée
La dépensière a de l’élégance
La grosse de la volupté
L’obèse de la prestance
Le violent de la virilité
L’entêté de la constance
Et la séduction excuse l’infidélité
 
Les amants après avoir été aveuglés
Sortent du sac et deviennent sourds
Ils n’écoutent que ce qu’ils veulent entendre
Ils n’entendent que les mots d’amour
Que les mots consentis, les mots tendres
Ils n’entendent pas les mots amers
Les mots d’ennui, les mots de colère
 
Et les amants finissent par ne plus s’entendre
Par ne plus se voir
Leur amour n’a plus de sens
Il n’a plus d’espoir
Et ils remettent le sac pour l’indifférence


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Vaux-04.JPG

LA PREMIERE FOIS
 
Te souviens-tu de la première fois?
La première fois où je t’ai vue
Entourée d’inconnus
Je ne voyais que toi
 
S’il me semblait te connaître déjà
Tu ne m’avais pas aperçu
Passant anonyme dans la rue
Notre rencontre aurait pu s’arrêter là
 
De loin je t’ai croisée par hasard
Sans voir l’eau verte de tes yeux
Je t’embrassais du regard
Et le vent caressait le blond de tes cheveux
 
Je rêvais de faire de toi ma compagne
J’ai longtemps gardé ce souvenir
Pour que le rêve m’accompagne
Et que rien ne m’en détourne
 
Ce rêve est devenu notre avenir
Il est aussi devenu notre passé
Quel que soit le côté où je me tourne
Il n’y a rien à regretter

Paul Obraska


 
 

VISAGE
 
Je vois ton visage dans la ramure
Je le porte toujours en moi
Comme une blessure
Qui ne guérit pas
 
Je vois ton visage
Sur celui des femmes croisées
Je me détourne à leur passage
Sans trahir ma fidélité
 
Obsession
Monde limité
Par un seul horizon
 
Passion
Blessure aimée
Que l’on ne peut refermer

Paul Obraska
 
 

Félix Vallotton "Misia à sa coiffeuse"


C’EST IMPORTANT
 
Sérieuse
Tu regardes le miroir
C’est important
Tu brosses tes cils
La dentelle des yeux
Tu mets un peu de brume                                                                                
Autour du ciel de tes yeux
Tu effleures d’un voile clair
Ton visage offert à la lumière
Tu brosses tes cheveux
En penchant la tête
D’un côté puis de l’autre
Puis tu me regardes
Sérieuse
Comme tu regardais ton miroir
Et je dis : « tu es belle »
C’est important
Alors tu souris

Paul Obraska




 

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Publié le 7 Janvier 2013

AINSI VA LA VIE I

 Klimt " La vierge"  

ÊTRE LE PREMIER        

Les hommes se donnent bien du mal  

Pour être le premier  

Et inscrire leur nom dans les annales  

Des noms pour la plupart oubliés

Le premier à découvrir une terre

Déjà habitée  

Pour y planter son drapeau  

Et commencer une guerre      

Le premier à grimper sur un pic  

Pour redescendre aussitôt  

Le premier à courir aussi vite  

Avant d’être dépassé      

Le premier à traverser les mers  

Vent debout, vent arrière  

A l’endroit, à l’envers  

Avant d’être repêché      

Il y a ceux qui ne seront jamais premiers  

Ni sur terre  

Ni sur les mers  

Ni dans les cieux  

Mais qui exigent de l’être au moins une fois  

Pour ces prétentieux  

Qui ne tentent aucun exploit  

Il y a la vierge à déflorer  

On est le premier que l’on peut
 

Paul Obraska      

miro-ballon.jpg

  Joan Miro "La naissance du monde"


BALLON
 

Il arrivera qu’un jour ou une nuit

Je ne sais où, je ne sais comment

Je serai banni de cette vie

Pour retourner au néant  

Et le monde ne sera plus

Le monde est fragile, il tient dans le creux de ma main

Je l’aurai retenu comme j’ai pu

En vain  

Lorsque ma main s’ouvrira comme une fleur fanée

Le monde s’échappera d’un coup dans le néant

Libéré  

Comme le ballon lâché par l’enfant

Mais lui le voit lentement s’éloigner

Il a le temps.

Paul Obraska

      vangogh-la-nuit.jpg
Van Gogh "La nuit étoilée, Saint-Rémy"  

PARTICULES  

Quelqu’un regarde-t-il Par les grandes fenêtres étoilées Le sort imbécile Des particules condamnées ?   Agitées par un mouvement brownien Maintenues en vie par leur agitation Petites particules au destin incertain   Des paires de particules que le hasard mêle Provoquent entre elles de petites collisions D’où naissent des particules nouvelles   Attirées de temps en temps par un aimant Elles s’apprêtent aux grandes explosions Et se heurtent en de fols embrasements   Laissant derrière elles une fugace lueur Les particules disparaissent dans le néant   Par les grandes fenêtres étoilées Quelqu’un aime-t-il voir la douleur Des particules condamnées ?

Paul Obraska
          

 DSC00218.JPG  
COQUILLAGE
 

C’est un coquillage aux murs nacrés

Spirale de douces courbes érotiques

Comme un pas de vis pour entrer

Dans les profondeurs prolifiques  

C’est un coquillage couleur chair

Serti dans un fourreau de dentelle

Pour séduire les futurs locataires

La coquille exposée se fait belle  

Et les hommes de passage

Sont invités à monter l’escalier

A ouvrir les valves du coquillage  

Mais ils ne doivent pas s’attarder

Pour laisser à d’autres arrivages

Le plaisir triste de le consommer

Paul Obraska

    picabia-idylle.jpg
Picabia "Idylle"

IL A FALLU

Qu’il a fallu de miracles, qu’il a fallu de hasards

Pour que ces deux êtres se soient rencontrés

Qu’ils soient réunis, ici, dans un même regard

Qu’ils se touchent et échangent leurs baisers  

Il a fallu être tirés à la loterie cellulaire

Il a fallu être nés dans le même temps

Rejetons de générations millénaires

Migrantes depuis la nuit des temps  

Leurs ancêtres ont traversé pays et continents

Echappés aux massacres et aux destructions

Ils ont pu laisser une chaîne de descendants

Pour que s’attachent enfin ces deux maillons  

Il a fallu que les deux puissent surmonter

Les dangers, les maladies, les accidents

Rester toujours en vie pour se rencontrer

Il a fallu de la chance pour rester vivant  

Parmi la multitude sur la Terre immense

Il a fallu se croiser sous les mêmes cieux

L’un aurait pu être retardé, l’autre en avance

Ils furent là au même moment, en un même lieu    

Il a fallu se voir

Il a fallu se plaire

Il a fallu oser

Il a fallu s’aimer  

C’est improbable

C’est impossible

Cette idylle ne l’ont-ils pas rêvée ?

Paul Obraska
 

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Publié le 7 Janvier 2013

AINSI VA LA VIE IV
 Gustav Klimt "Espérance"

ESPERANCE

  

La femme dresse son long corps frêle,

La chevelure rousse comme une crinière de lion

Mange son visage amaigri d'une pâleur mortelle.

Elle nous regarde de ses grands yeux ronds.

 

Un regard de surprise et de mélancolie,

Elle voit son corps mince et fragile déformé

Par cette protubérance qui sans cesse grossit

Et que son ventre distendu parvient à supporter.

 

Cet œuf étranger fait partie d'elle-même,

Il se nourrit de son corps malgré son vouloir,

Mais déjà, sans le connaître, elle l'aime.

Sans elle, il ne serait qu'un espoir.

 

Un corps noir comme un têtard géant

S'enroule autour de la belle dénudée.

Les dorures d'une draperie à ses flancs,

Son pubis roux sur voile céleste étoilé.

 

Elle se croit seule la femme innocente.

Pourtant, derrière, elle est surveillée

Par des faces d'homme inquiétantes,

Expriment-elles l'envie ou l'hostilité ?

Ces mâles attendent-ils l'enfant à naître ?

Voudront-ils de suite l'emporter ?

Pour en faire un soldat peut-être.

 

Sur elle, un crâne de squelette est penché.

Que la femme ne se fasse pas d'illusion :

L'enfant qu'elle porte sera peut-être mort-né,

Ou naîtra pour mourir de toute façon.


Paul Obraska 


morisot4.jpg Berthe Morisot "Le berceau"

NAISSANCE

 

De qui est l'enfant né ?

Peut-être de deux corps

De sexes opposés qui se sont aimés

Ou d'un père à la semence froide déjà mort

Ou d'un père vivant inconnu à la semence vendue

Ou d'un père méconnu qui s'est enfui en semant

Ou d'une mère partie en cachette inconnue

En laissant à d'autres son enfant

Ou du corps prêté d'une mère

A un couple de pères

 

Où est né l'enfant ?

Dans une femme qui le voulait pour soi

Sur la paillasse d'un laboratoire austère

Dans une matrice saine louée pour neuf mois

Ou dans une matrice retraitée de grand-mère

 

Que l'on soit voulu ou non

Et qu'importe comment

Il est presque toujours bon

D'être sorti par hasard du néant

Même si on y retourne de toute façon


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

Marc Chagall "Les amants en bleu"


SAISONS

 

Passent les saisons, toujours les mêmes

Chacune a sa couleur pour ceux qui s'aiment

 

L'explosion verte du printemps est passée

Où notre amour a failli se briser

 

L'incendie jaune de l'été est passé

Où notre amour s'est illuminé

 

Les braises rousses de l'automne sont passées

Où notre amour s'est attisé

 

Le froid gris de l'hiver est arrivé

Dans nos cœurs il fait toujours beau

L'un contre l'autre nous restons serrés

Pour nous tenir chaud

 

Passent les saisons, toujours les mêmes

Chacune a sa couleur pour ceux qui s'aiment


Paul Obraska 



Marc Chagall "Les amants en gris"


TANGO

 

Un couple clair s'en va dans la nuit

A pas lents. Le temps importe peu

L'essentiel est d'être unis

L'essentiel est d'être deux

 

Un couple clair s'en va dans la nuit

Leur histoire confondue

Des pas de tango le temps d'une vie

L'un par l'autre soutenu

 

Depuis longtemps ils suivent la mesure

Même si les faux pas ne manquent pas

L'un rattrape l'autre et le rassure

Chacun ouvre pour l'autre ses bras

 

Chacun craint pour l'autre que la musique s'arrête

Eux ne sont pas las de danser ce tango

Chaque pas ensemble reste une fête

La danse cessera, ils ne le savent que trop

 

En attendant, ils dansent toujours unis

Un couple clair s'en va dans la nuit

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

AINSI VA LA VIE XIII


Gustav Klimt "Tête d'un homme couché se supportant lui-même"


SE SUPPORTER

 

Ainsi suis-je né

Ainsi suis-je fais

Il est trop tard pour protester

Et se plaindre à qui d'être ainsi fait ?

Et puis on se console comme on peut

Ça aurait pu être pire

Ça aurait pu être mieux

Alors on prend l'habitude

On émousse les angles

On cache les creux

On joue à être quelqu'un de bien

Parfois ça marche

Parfois ça marche pas

Surtout avec les siens

Alors il faut se supporter

Et que les autres vous supportent

Comme je suis né

Comme je suis fais

Et on devient insupportable

Comme si les autres étaient responsables

De ce que l'on est

Et l'on devient vieux

Avec le temps on finit par s'aimer

Un peu

Un peu tard

Au moment de se quitter


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


Pierre Bonnard "La pièce du petit déjeuner"

PETIT DEJEUNER

 

Plaisir du petit déjeuner

Dans la lumière d'un jardin

Devant les offrandes du matin

Le soleil encore bas derrière les ramées

Ourle de lumière la dentelure des feuilles

 

Les oiseaux prudents nous surveillent de l'œil

Les plus hardis viennent chaparder sous notre nez

En s'approchant sur leurs pattes graciles par petits bonds

Pour picorer goulûment les miettes de pain laissées à l'abandon

 

Brusquement les oiseaux interrompent leur repas

Et prennent leur vol, effrayés par des voix d'au-delà

Qui surgissent libérées d'une boîte sur le napperon

Pour déverser par les ondes sur le seuil du matin

Un flot ininterrompu de mauvaises nouvelles

 

C'est ainsi que le monde vide ses poubelles

Sur la table garnie de fruits et de pain

Sur la lumière d'un nouveau matin

Et sur nos pauvres cervelles

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



William Turner "Lever de soleil sur le château de Norham"


MATIN

 

L'homme ouvrit la fenêtre

Et regarda le matin naître

Etirer ses bras au loin

Ce séducteur de matin

Tenait la terre embrassée

Enfin sa moitié

L'homme en fit autant

Et gloussa doucement

Il était heureusement surpris

D'être encore en vie

 

La nuit était passée

Et la nuit tout peut arriver

Il s'était encore une fois

Sorti de ce mauvais pas

Ils disent que la nuit c'est du repos

C'est faux

Il se passe des tas de choses la nuit

On est poursuivi

On tombe dans une chute sans fin

On cherche des choses en vain

Les morts surgissent du temps

Ils ne sont jamais contents

Ils viennent vous faire des reproches

Surtout les défunts proches

 

C'est pire quant le jour est dans la nuit

C'est bien pire l'insomnie

On ne peut pas se réveiller

Soulagé d'avoir rêvé

Et la douleur se retourne dans le lit

Fâchée de ne pas être endormie

 

Il y a tout de même de bonnes choses dans la nuit

La mort peut arriver sans crier gare

On peut mourir sans le savoir

Sans attendre la peur au ventre

Que la mort frappe et entre

En déchirant le corps à sa façon

La nuit on meurt par distraction

En pensant à autre chose

C'est une bonne chose

 

Alors l'homme regarde le matin se lever

Un matin de plus c'est toujours ça de gagné

Il se dit qu'il faut en profiter

Ce sera peut-être le dernier

Et il va déjeuner

En murmurant ces deux vers

De Prévert :

« Et j'égorge en plein soleil

Les plus beaux rêves de mes nuits »


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013





Henry Fuseli "Le cauchemar"


ART DE NUIT

 

Ricanants, les cauchemars surgissent la nuit

Créatures souterraines soudain libérées

Sarabande bancale dans la tête endormie

De chimères grimaçantes d'images oubliées

 

Le cerveau dégorge une troupe de tarasques

Et sort de la poussière du grenier à souvenirs

Des tableaux fous et des collages fantasques

Le passé recomposé et les peurs de l'avenir

 

Le sommeil réveille en nous l'artiste psychopathe

Qui suture de travers les déchirures du passé

En fresques inachevées aux bouts disparates

 

Théâtre d'épouvante privé pour un seul invité

Œuvres brûlantes la nuit, refroidies au matin

Donnant un goût de cendres au lendemain


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 


Paul Cezanne "Jeune homme avec un crâne"


CRÂNE

 

Sur la table trône une boîte crânienne.

La jeunesse est le temps tourmenté

Où un crâne sert de presse-papiers

Pour penser à la mort encore lointaine.

 

Un crâne dénudé - funeste miroir -

N'orne pas la table des vieillards

Hantés par leur mort prochaine.

 

Boîte nettoyée par la putréfaction,

Elle avait jadis contenu une cervelle :

Entrelacs serrés de fils à profusion,

Parcourus de bouffées d'étincelles,

Distillant entre eux des sucs subtils,

Pour crisper le corps et accoucher la pensée.

 

Coquille vidée, devenue inutile,

L'air s'est installé par les trous désertés

A la place d'un savoir patiemment acquis,

D'émotions, de désirs, d'images gravées,

D'un monde imaginaire et de regrets aussi.

 

Devant le reste dérobé d'un anonyme trépas,

Ton jeune cerveau rêve dans sa boîte crânienne,

La mort te fascine mais les questions sont vaines :

Personne n'y répondra.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

AINSI VA LA VIE VI

Edouard Vuillard "Deux écoliers, jardins publics" 


 
MERVEILLES

 

Bulles de savon transparentes

Globes aux lumières d'arc-en-ciel

Danse d'essaims d'une grâce lente

Soufflés en un fugace carrousel

 

Kaléidoscope aux mille merveilles

Créations tournantes du hasard

Figures à géométrie sans pareille

Art de l'instant évanoui au regard

 

Cerf-volant flottant haut dans le vent

Carcasse multicolore avide de liberté

Retenue par la main ferme de l'enfant

Riant au ciel, fier de son autorité

 

Barbe à papa au toucher de laine

Blancheur fondante dans la bouche

Brandie comme un sceptre de reine

Pour que personne ne la touche

 

Barbe à papa...Barbe à papa...

Papa...Ai-je appelé quelqu'un par ce nom ?

Rappelle-toi...Voyons...

Je ne m'en souviens pas.

 

 Paul Obraska


LES ENFANTS RÊVENT-ILS ENCORE ?

 

Devant des boîtes de conserve en fer

Rêvent-ils d'une imprenable forteresse ?

Les hautes tours découpées sur un ciel lunaire

Où sont prisonniers un roi et une princesse

Qu'ils délivreront des hordes guerrières

 

Inventent-ils des monstres inconnus ?

Pour se prouver qu'ils n'ont pas peur

Les monstres seront bien sûr vaincus

Par l'enfant intrépide devenu gladiateur

 

Rêvent-ils devant un long bout de bois ?

Que par magie ils transformeront en galère

Lancée à la poursuite des méchants aux abois

Qui seront capturés par les enfants corsaires

 

Leurs rêves sont-ils déjà préfabriqués ?

Par le prêt-à-rêver des adultes commerçants

Par les boîtes électroniques d'images animées

Devant les lutins tout faits virevoltant sur l'écran

Devant des monstres de plastique déjà imaginés

Par des aventures que d'autres ont inventées

Les mêmes pour les enfants du monde entier

 

Enfin pour les enfants de ceux qui peuvent payer

Partout les boîtes de rêves industriels s'achètent

Pour gaver des enfants capables de tout imaginer

Eux qui ont des rêves pleins la tête

Des rêves à eux qui restent coincés

Par des machines sans vie

Alors laissons-les rêver

Ces petits

En liberté


Paul Obraska


 
RENTREE

 

Etre l'enfant à la rentrée de l'école

Neige quadrillée des feuilles de cahier

Pouvoir nihiliste des gommes molles

Odeur du papier que personne n'a feuilleté

 

Pages vierges prêtes pour la défloration

Billes à encre, avortons des plumes d'antan

Savoir enfermé dans les coffres de carton

Boîtes à surprises à défaire lentement

 

Crayons neufs à tailler rondement

Petits outils pour apprentis savants

Sacs de savoir à porter sur le dos

Plus on est petit plus on les veut gros

 

Le passé s'efface pour tout recommencer

Promesse de prouesses à venir

Tout est possible, tout est immaculé

 

Les amitiés perdues sont des souvenirs

Les amitiés futures sont à conquérir

Douce anxiété de la nouvelle année


Paul Obraska
 

 

 

 

JEU DE TÊTES

 

Dans la clarté incertaine du crépuscule

Leur tête aussi ronde que le ballon

Un sextuor de petits funambules

Jouent leur partie sur le gazon

 

Dans l'aquarium vert

Six petits poissons colorés

Sous les trous de lumière

S'amusent à se heurter

 

Dans l'herbe féconde

Une poignée de fleurs éparpillées

 Tiges grimpantes à têtes rondes

Plantes sauvages, fraîchement nées

 

De loin je vis avec eux

Les rires et les cris

Leur passion du jeu

Leurs courses sans répit

 

Et dans le miroir

L'enfant que je suis

S'étonne d'y voir

Une tête blanchie


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 


Vincent Van Gogh "Chaussures"


LES PREMIERS PAS

  

Qui se souvient de ses premiers pas ?

Les premiers pas sur la Terre

Des pas libres et solitaires

Pour la première fois

 

Eprouver l'ancestral désir

De vaincre la pesanteur

Etait-ce un plaisir ?

Etait-ce une peur ?

 

Pas le moindre petit souvenir

De la marche balancée de canard

De l'aventure tentée au hasard

Les bras ouverts pour saisir

Le monde entier devant soi

 

Qui se souvient de la persévérance

A refaire sans cesse les mêmes pas ?

De cette volonté et de la constance

Que beaucoup ne retrouveront pas

 

Peut-être les retrouveront-ils

Plus tard au seuil du trépas

Quand ils affronteront le péril

De leurs derniers pas


Paul Obraska 

 

 


Berthe Morisot "Sur le balcon"

PETITE FILLE

 

Le monde est à toi, petite fille

Le monde entier est à tes pieds

Du balcon, les mains sur la grille

Tu le regardes de haut, émerveillée

 

Tu le vois immense et mystérieux

Des trésors fabuleux à découvrir

De belles fées, des lutins facétieux

Et si l'inconnu te fait un peu frémir

 

Cette peur elle-même est délicieuse

Tu ne risques rien, ta mère est à côté

Mais elle te regarde un peu soucieuse

 

Elle voit comme toi ce monde de beautés

Si elle ne croit plus aux fées et aux lutins

Les monstres, eux, existent et sont humains


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013


René Magritte « Golconde »

 

UNE VIE TRANQUILLE

 

Sur les toits rouges et les murs gris

Il pleut des hommes dans les rues

Semblables aux gouttes de pluie

Gouttes noires toutes vêtues

 

Vêtues de vestes et pantalons

Chemises cravates et pardessus

Et coiffées de chapeaux melon

 

Une pluie d’hommes allant s’employer

Certains une serviette serrée sous le bras

Du travail amené chez soi pour couper

Les plaintes familiales égrenées au repas

 

Ils sont ennuyeux comme la pluie

Leur journée ne les intéresse pas

Et c’est ainsi que passe leur vie

 

En descendant ils pensent à la retraite

Qu’ils préparent soigneusement

Ils pourront regarder par la fenêtre

Tomber la pluie mélancoliquement



Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



Gustav Klimt « Les trois âges de la femme »

 

LE COMPAGNON INFIDELE

 

Le corps n’en fait qu’à sa caboche

Il suit son bonhomme de chemin

Il fut un compagnon proche

En bonne forme chaque matin

Et plutôt agréable à fréquenter

 

Mais il se met peu à peu à s’éloigner

En faisant trop parler de lui

On traîne un compagnon étranger

Qui vient nous gâcher la vie

 

On le voit chaque jour changer

Il perd des petits bouts avec les ans

Des cheveux gris et des dents cariés

Son habit de peau devient trop grand

Il fait des plis, tout fripé et taché

 

Il s’incline un peu pour marcher

Il craque comme un sarment desséché

Et il s’en va un jour ou une nuit

Au moment où on a besoin de lui

 

 


Paul Obraska



Gustav Klimt « Dame avec chapeau et fourrure »

 

 


LA GARCE

 

Plus je vieillis, plus j’aime la vie.

Mais la vie est une amante

Qui vous quitte quand on vieillit.

Son départ fatal me hante.

 

Je l’ai prise au berceau.

Au début la différence d’âge

Ne se voyait pas trop,

Je la préservais des orages.

 

Mais voilà, la vie ne change pas,

Et moi j’ai peu à peu changé.

La vie ne connait pas le trépas,

Le mien est programmé.

 

Alors la garce va me quitter.

J’espère qu’elle le fera en douceur,

Nous avons été ensemble tant d’années.

Je ne sais pas, elle a tant de froideur.

 

Volage, elle ira vers d’autres amants,

Elle les prendra au berceau comme moi,

Mais ses amants n’auront qu’un temps,

J’espère que la garce me regrettera.


Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013

 

AINSI VA LA VIE XVIII


Edward Munch "Anxiété"

ANXIETE

 

La foule silencieuse se presse tendue 

Les visages égarés restent dans l’attente

Les yeux écarquillés fixés sur l’inconnu

 

Derrière roulent des vagues menaçantes

Seuls les éléments morts restent mouvants

Sous un ciel rouge aux volutes oppressantes

 

La foule pétrifiée attend l’événement

Elle a tenté en vain d’oublier sa venue

Mais tous savent que la chose viendra

Et ils sont tous là

Dans leur belle tenue

 

L’anxiété habite la foule qui attend

Elle ne la quittera jamais

Même si rien ne survient pour un temps

Les hommes sont ainsi faits

 

Une bête traquée se tapit dans leurs têtes

Et ils vivent leur vie aux abois

Même dans le rire des fêtes

Même dans les plus beaux émois

Ils restent à chaque instant

Des poursuivis sans poursuivants

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013



Salvador Dali « Persistance de la mémoire »

 

 

 JOUR DE L’AN

 

Le premier jour de l’année nouvelle

l’homme se regarde dans le miroir

Qu’espère-t-il y voir ?

Objet glacial impudique et rebelle

le miroir efface l’illusoire

 

Encore une année de gagnée

se dit l’homme pour se consoler

Encore une année de perdue

se dit l’homme amer

 

Gagnée ou perdue ?

La vie est un jeu à qui gagne perd

 

Et le temps s’écoule

sur les montres molles de Dali

et l’on se noie dans sa houle

et l’homme se dit

pourquoi lutter à contre-courant ?

de toute façon on coule

emporté par le temps

 

Alors l’homme tire la langue au miroir

Qu’importe ce qu’il avait été

Il chasse son fantôme de la mémoire

et sans hésiter

prend son rasoir

sourit à ses restes

et commence à se raser

en savourant les petits gestes

les petits gestes coutumiers

les petits gestes modestes

de la vie

 

 

Paul Obraska

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Publié le 7 Janvier 2013



Vincent Van Gogh « Vieil homme affligé »

 

 

EVE EST PARTIE

 

Eve est partie.

Il craint la venue de la nuit.

Le couvercle relevé sur le clavier

Dévoile les touches mortes du piano

Que personne ne fera plus vibrer.

Les pétales s’écaillent sur le plancher,

Plus personne n’apporte leur eau.

 

Eve est partie.

Il est échoué, assis le dos courbé,

La tête dans ses mains devenues inutiles,

Ressassant des pensées puériles,

Comme un enfant abandonné.

 

Eve est partie.

Il reste incrédule, l’esprit à la dérive.

Ses yeux humides refusent la clarté,

Il les protège de la lumière trop vive,

Ce soir la lune  dans l’obscurité,

Posera sa pâleur sur son visage immobile.

 

Dans sa tête les images du passé défilent.

C’est impossible, mais Eve n’est plus là.

Dans ce soudain silence, il reste assis.

Malgré lui, il guette encore ses pas.

A quoi bon se lever, puisqu’elle est partie.

 

 

Paul Obraska

 

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Publié le 7 Janvier 2013

 

  Edward Munch "La danse de la vie"

 

 

J’AI DANSE

 

J’ai dansé avec le hasard

C’est lui qui mène toujours la danse

Et je suis ses pas dans le brouillard

 

J’ai dansé avec la beauté

Nous avons fait connaissance

Sa vue m’a toujours enchanté

 

J’ai dansé avec l’amour

Corps confondus, déboîtés périlleux

Chacun mena la danse à son tour

 

J’ai dansé avec la tendresse

J’aurais sans doute pu faire mieux

J’y songe parfois avec tristesse

 

J’ai dansé avec la joie

Je m’en souviens en souriant

Et j’aimerais retrouver ses pas

 

J’ai dansé avec la croyance

Avec l’ironie crispée du mécréant

Je l’ai toujours tenue à distance

 

J’ai dansé avec le pouvoir

Sa séduction m’a laissé froid

Ses passes ont de quoi décevoir

 

J’ai dansé avec la stupidité

Toujours satisfaite de soi

Difficile de lui apprendre à danser

 

J’ai dansé avec l’injustice

Impossible de s’en débarrasser

La voir devant moi est un supplice

 

J’ai dansé avec la souffrance

Je l’ai sentie près de moi sans la soulager

Et sans supporter mon impuissance

 

J’ai dansé avec la barbarie

Sa danse folle n’est jamais épuisée

Son spectacle d’horreur me terrifie

 

J’ai dansé avec la peur

La garce ne m’a jamais quitté

Elle gâche les moments de bonheur

 

J’ai dansé avec des fantômes

Mes bras tentent en vain de les entourer

Je ne serre que le vide dans mes paumes

 

Paul Obraska

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