Dans « Le Royaume », Emmanuel Carrère musarde dans les écrits du Ier siècle, essentiellement dans ceux considérés comme canoniques par l’Eglise chrétienne, pour nous livrer les résultats d’une « enquête » sur les origines du christianisme. Comment des juifs ont créé la religion du Christ, comment l’un d’entre eux, Saul de Tarse (qui n’a jamais vu ou entendu Jésus de Nazareth de son vivant) l’a détachée du judaïsme pour finir par le supplanter dans l’empire romain.
Les vies de Jésus ont toujours eu un certain succès, sans doute parce que malgré la multitude d’œuvres consacrées à ce rabbin, il persiste bien des inconnues, en raison des témoignages le plus souvent indirects et parfois contradictoires, sans omettre les faux, sur un être dont nous n’avons aucune représentation (mais que l’on ne manque pas de représenter toujours de la même façon), aucun écrit personnel et peu de traces dans les ouvrages historiques de l’époque, ce qui permet à l’imagination de se déployer. Ce que ne manque de faire Carrère en se guidant cependant sur la vraisemblance et plus encore sur sa fibre de scénariste.
L’auteur aimerait que son ouvrage ait un retentissement et à ce propos il raconte l’anecdote suivante : « Daniel-Rops, un académicien catholique, a écrit dans les années cinquante un livre sur Jésus qui a eu un prodigieux succès de librairie. Sa femme, au vestiaire du théâtre, se retrouve à côté de François Mauriac. On lui donne son manteau – un somptueux vison. Mauriac palpe la fourrure et glousse : « Doux Jésus… ».
Emmanuel Carrère ne cache d’ailleurs pas l’excellente opinion qu’il a de lui-même. Son enquête, plutôt désordonnée mais pas sans intérêt, est farcie de digressions sur sa vie passionnante et talentueuse qui sortent manifestement du sujet (encore que le sujet soit lui-même) jusqu’à raconter le goût qu’il a de regarder une femme se caresser sur internet. La chatte du rabbin en quelque sorte (pour ceux qui connaissent la BD).
Mais la fausse humilité n’est-elle pas plus irritante ? Comme le montre cette histoire juive racontée dans son livre par Emmanuel Carrère :
« Ce sont deux rabbins qui vont à New-York pour un congrès de rabbins. A l’aéroport ils décident de prendre le même taxi et dans le taxi ils font assaut d’humilité. Le premier dit « C’est vrai, j’ai eu peu étudié le Talmud mais comparée à la vôtre ma science est bien chétive. – Bien chétive, dit le second, vous plaisantez, c’est moi qui comparé à vous ne fait pas le poids. – Mais non reprend le premier, comparé à vous je ne suis qu’un moins que rien. – Un moins que rien ? C’est moi le moins que rien… » Et ainsi de suite, jusqu’à ce que le chauffeur se retourne et dise : « ça fait dix minutes que je vous écoute, deux grands rabbins qui prétendent être moins que rien, mais si vous êtes des moins que rien je suis quoi, moi ? Un moins que moins que rien ! » Alors les deux rabbins le regardent, se regardent entre eux et disent ; « Non, mais il se prend pour qui, celui-là ».
Vous voyez bien que ce livre n’est pas sans intérêt.
Le Greco : "Saint Pierre et Saint Paul"