Dans cette optique, le mensonge, l’émotion et la croyance deviennent des arguments. Les prestations de Donald Trump en sont des illustrations caricaturales : quoi qu’il dise, mensonges et grossièretés, environ la moitié de l’Amérique est prête à voter pour lui. La vérité de ce qu’il avance importe peu, ce qu’il dit devient vrai parce qu’il le dit, la croyance n’a pas besoin de vérité, son principe est de s’en dispenser.
Mais n’en déplaise à Katherine Viner, la "post-vérité" est vieille comme le monde. L’humanité a toujours été dominée par des idéologies qui prétendent détenir la vérité (« point de vue de quelqu’un qui pense que c’est vrai ») en négligeant les faits ou en les manipulant pour qu’ils rentrent de force dans l’idéologie. Le communisme russe a été de ce point de vue un exemple monstrueux de « post-vérité », mais on peut remonter bien plus loin.
Même en tenant compte des faits, ils peuvent être : soit révélés partiellement, soit interprétés de telle sorte qu’ils finissent par perdre leur signification et par conséquent leur vérité. Les médias ou les intellectuels politiquement orientés savent très bien le faire.
Par contre ce qui est nouveau ce sont les moyens actuels de diffusion qui donnent à la désinformation une amplification à l’échelle mondiale. Une contre-vérité portée par tant de voix finit par prendre la consistance de la vérité. Il est difficile devant une rumeur d’une telle ampleur de rétablir la vérité. Il en reste toujours quelque chose : un homme accusé à tort restera suspect, la théorie du complot aura la vie dure, le faux « protocole de Sion » ne sert-il pas toujours d’argument pour les antisémites ? Un fait fabriqué peut provoquer une cascade de faits réels comme ce fut le cas également de la découverte d’un faux charnier en Roumanie qui accéléra la chute du régime communiste.
Négliger les faits ou les manipuler n’est pas une démarche réservée à la politique, les sciences ont également connu cela. Il a fallu longtemps pour que les faits et la démonstration trouvent leur place dans la recherche de la vérité. Mais même en tenant compte des faits, la science ne saisit pas pour autant la vérité à coup sûr : combien de théories paraissant à chaque fois crédibles se sont succédées pour les expliquer ?
Les idéologies politiques se prétendent aussi comme des théories permettant d’expliquer les faits, ce qui n’est pas inutile sur le plan intellectuel. C’est quand elles cherchent à modifier les faits pour s’appliquer qu’elles deviennent dangereuses. Par contre en matière scientifique une théorie est abandonnée lorsqu’elle s’avère inadéquate dans son application.