J’ai une certaine tendresse pour les personnages malchanceux qui persévèrent malgré tout pour atteindre le but qu’ils se sont fixé. Le mérite des chanceux est moins grand.
J’ai fait la connaissance d’un astronome du XVIIIe siècle : Guillaume Le Gentil, qui est passé à la postérité plus pour sa malchance que pour ses travaux qui ne sont pourtant pas négligeables. Rassurez-vous, je ne suis pas si vieux, il s’agit d’une connaissance livresque. Quoique, lors de mes consultations, j’ai eu une patiente d’un certain âge qui m’avait raconté que voyant un documentaire à la télévision avec son petit-fils, celui-ci s’était tourné vers elle en lui disant : « toi, mémé, tu as du connaître les dinosaures ».
Un passage de Vénus devant le soleil devait avoir lieu en 1761 puis en 1769, évènement assez rare et de nombreux astronomes européens s’étaient dispersés dans le monde entier pour effectuer des mesures permettant de calculer sa distance au soleil. La plupart des astronomes (surtout français) eurent bien des ennuis, mais c’est Le Gentil qui emporta la palme.
Prévoyant, il était parti plus d’un an à l’avance pour les Indes afin d’être à pied d’œuvre pour le passage de 1761. Certes, il observa le phénomène, mais sur un bateau dansant sur les flots rendant les mesures impossibles. Il devait en effet rallier Pondichéry et, bien que proche, il ne put le faire en raison d’une guerre entre la France et l’Angleterre.
Persévérant, Le Gentil voulant observer le passage de 1769 s’était d’abord installé à Manille, où considéré comme un espion, il en fut chassé par les autorités espagnoles. Il finit par rejoindre Pondichéry à nouveau française et y installa une station d’observation où pendant huit ans il testa ses instruments.
Le matin du 4 juin 1769, la journée était belle et claire, mais juste avant le passage de Vénus, un nuage se plaça devant le soleil pendant les trois heures, quatorze minutes et sept secondes que dura le phénomène. Ce qui le déprima.
Il remballa ses instruments, mais au moment de quitter les Indes, il contracta une dysenterie qui le laissa sur le flanc pendant près d’un an. Enfin embarqué pour le retour, son vaisseau failli faire naufrage dans un ouragan près des côtes africaines et il dut attendre pour embarquer sur un autre bateau.
De retour en France après plus de onze ans d’absence, il avait été déclaré mort, sa famille s’était partagé ses biens et sa place était occupée à l’Académie royale des sciences. Après de longs procès, il récupéra son siège, mais pas ses biens.
Vermeer : « L’astronome »