John Sloan : "Nuit d'élection"
On dit que les Français sont dégoûtés de la politique et s’en détournent.
Je ne crois pas. Le Français est un animal politique qui n’est pas en voie de disparition, malgré les misères que lui font les politiciens, le spectacle qu’ils donnent d’eux-mêmes, et de l’impuissance dont ils font souvent preuve.
Peut-être que le Français sent confusément qu’il a sa part de responsabilité dans cette impuissance par le rejet des actions lorsqu’elles lui sont proposées, et, en définitive, c’est lui qui met au pouvoir des hommes et des femmes dont le CV devrait parfois le dissuader de leur donner des responsabilités, de les installer, puis de les pérenniser dans les ors de la République alors qu’il avait toutes les raisons de les renvoyer à la maison. Il faut dire que le choix qui lui est proposé répond rarement à son attente, d’où l’importance de l’abstention lors des élections. Mais le Français est un animal politique difficile à satisfaire, sauf en tant que militant où il est capable de se satisfaire de n’importe quoi.
On dit qu’il se désintéresse de la politique. A voir. Dans ma sphère minuscule, je remarque que lorsque je commets, en tant qu’amateur incompétent, un petit article sur la politique, j’ai en général deux fois plus de visiteurs et de commentaires que lorsque je traite d’un autre sujet. Certes, la blogosphère n’est nullement représentative du pays, mais l’ensemble des réseaux sociaux en sont un reflet et finissent par être considérés comme l’émanation du peuple, sans doute à tort, quand on se penche sur leur contenu qui donne parfois la nausée.
Lorsqu’un auteur rédige des articles où il se dit consterné par la politique, il ne cesse lui-même de les multiplier pour exposer sa consternation, ce qui est tout de même une preuve d’intérêt. La politique est manifestement le sujet principal des conversations publiques ou privées. Même ceux qui se disent philosophes parlent bien plus souvent de politique que de philosophie.
Le moindre pet de travers pousse des gens à descendre dans la rue. Les moindres déclarations des politiciens suscitent des commentaires, critiques ou approbateurs. Les gens sont à l’affût : ils dégainent le tweet plus vite que leur ombre ou le quolibet vengeur au comptoir du café du Commerce.
Alors je ne pense pas que le Français se détourne de la politique. Il aime la politique, d’un amour dont il se dit invariablement déçu dans le présent pour n’aimer que son souvenir, et n’apprécie le plus souvent les responsables politiques qu’une fois morts.