Dons
Par Patrick Besson
À Nicolas Gogol et Mikhaïl Boulgakov
– Et votre char ?
– Quel char ?
– Celui que vous aviez ce matin.
– Ah oui, ce char-là.
– Il est où ?
– Ben, on l’a donné.
– À qui ?
– Aux Ukrainiens.
– Et pourquoi êtes-vous pieds nus ?
– Je ne suis pas pieds nus, j’ai des chaussettes.
– Les chaussures, où sont-elles ?
– Les chaussures, on les a données.
– Vous savez combien ça coûte une paire de rangers ?
– Ça coûte quand même moins cher qu’un char.
– Parce que vous les avez données aux Ukrainiens ?
– Oui, il paraît qu’ils ont besoin de chaussures.
– Et le manche à balai que vous avez sur l’épaule, qu’est-ce que c’est ?
– Mon arme.
– Vous n’en avez pas d’autres ?
– Et encore, il n’y en a pas eu pour tout le monde. J’ai eu du bol. Je suis arrivé dans les premiers.
– Vous n’aviez pas un fusil, avant ?
– Il y a un moment de ça.
– Un moment ?
– Oui, c’était avant qu’on ne donne les chars. On a eu des Opinel pendant quelques jours, mais il a aussi fallu les donner. Heureusement, on a pu garder les ouvre-boîtes. C’est pratique, quand on est en manœuvres.
– Vous partez quand même en manœuvres ?
– Oui, parce qu’il faut s’entraîner. Le manche à balai, ce n’est pas évident, surtout en chaussettes. C’est ce qu’on appelle le combat rapproché.
– Et pour le combat de loin ?
– On a le droit de ramasser les cailloux. Mais pas les plus gros. Les plus gros, on les réserve aux Ukrainiens. Ils en ont plus besoin que nous.
– Ça consiste en quoi les manœuvres ?
– On n’appelle plus ça les manœuvres, vu que le lancer de cailloux et le combat de manches à balai ça prend en tout une heure ou deux. On ne sait pas la durée exacte, parce qu’on a donné nos montres. On se fie beaucoup au soleil, sauf évidemment quand il y a des nuages, ou qu’il pleut. On dit donc, à la place de manœuvres, l’écologuerre. Ou la guérilla. Il y en a aussi qui disent les munitions du cœur. Parce qu’on n’en a plus.
– Vous comptez rester dans l’armée, quand même ?
– Oui, mais le problème c’est qu’on n’a plus de solde, du fait qu’on la donne aux Ukrainiens. Alors on est un peu à la recherche de petits boulots, histoire de boucler les fins de mois jusqu’à la fin de la guerre. Moi, par exemple, je travaille dans un magasin de chaussures. Bien sûr, un vendeur en chaussettes, ça surprend, mais on explique aux gens qu’il y a une bonne raison, et dans l’ensemble ils comprennent.
– Un message pour les belligérants ?
– Oui : j’ai un peu froid aux pieds.
Chronique parue dans Le Point du 9/02/23.
Illustration : Van Gogh "Le Bon Samaritain" (après Delacroix)