On se moque parfois des chercheurs qui cherchent en vain, mais il y a des chercheurs dont on aurait aimé qu’ils ne trouvent rien. Thomas Midgley est de ceux-là, ingénieur et chimiste américain, c’est probablement l’homme qui a le plus contribué à polluer l’atmosphère.
Dans les années 1920, il découvrit le tétraéthylplomb qui, ajouté à l’essence, permettait aux moteurs à explosions de faire moins de bruit et aux pots d’échappement des automobiles de dégager du plomb dans l’atmosphère en quantité importante, alors qu’il y en avait très peu avant 1923. Ceci fut démontré par un autre américain, Clair Patterson qui, voulant mesurer l’âge de la Terre[1]à l’aide d’un isotope du plomb, s’aperçut que l’atmosphère était anormalement plombée. Il passa une partie de sa vie, malgré les obstacles nombreux dressés par l’Ethyl Gasoline Corporation, à faire retirer le plomb de l’essence, ce qui fut fait aux USA en 1986. Le plomb a donc « enrichi » l’atmosphère pendant une soixantaine d’années et si le taux de plomb dans le sang des Américains a nettement chuté depuis ce retrait, il resterait 650 fois plus élevé que chez leurs ancêtres. Le plomb est éternel.
Il a fallu beaucoup de courage et de persévérance à Clair Patterson pour lutter contre les grandes compagnies américaines groupées dans l’Ethyl Gasoline Corporation, car celle-ci ne s’embarrassait guère de scrupules. Les ouvriers qui manipulaient les dérivés du plomb étaient fréquemment atteints de saturnisme, certains en mouraient, d’autres (outre les éventuelles complications sanguines et rénales) frappés par ce neurotoxique avaient une atteinte cérébrale et des paralysies. Le saturnisme, connu de longue date, a été tranquillement nié dans leurs usines pendant des décennies par la Corporation et par Midgrey lui-même (qui ne l’ignorait pas, car il en avait plus ou moins souffert). On alla jusqu’à dire que les ouvriers étaient sans doute devenus fous d'avoir trop travaillé.
Thomas Midgley, après avoir plombé l’atmosphère, s’en prit (sans le savoir) à la couche d’ozone en inventant les chlorofluorocarbures (CFC) qui eurent beaucoup de succès dès les années 1930 dans de nombreux domaines jusqu’aux déodorants en spray. Or 500 grammes de CFC, qui se conservent pendant un siècle environ, peuvent capturer et annihiler plusieurs tonnes d’ozone atmosphérique (dont la couche, très mince, absorbe les rayons UV). Les CFC sont en outre des champions de l’effet de serre, 10000 fois plus efficace que le gaz carbonique !
Thomas Midgley, malhonnête avec le plomb, avait donc fait avec les CFC la pire invention du XXe siècle et il a fallu un demi-siècle pour s’en apercevoir. C’est une autre de ses inventions qui le tua. Ayant été atteint de poliomyélite, il avait inventé un système compliqué de poulies motorisées qui le soulevaient et le retournaient dans son lit. En 1944, pris dans les cordes de sa machine, il s’étrangla.
[1] Il réussit finalement à le faire en 1953 avec une estimation qui resta valable pendant cinquante ans : 4,55 milliards d’années (à 70 millions près). NB. En vérifiant dans Wikipédia, j’ai constaté qu’il y a un long article sur Thomas Midgley, mais aucun sur Clair Patterson.