Le premier exemple de cette culpabilité involontaire est le péché originel promu par le christianisme. Les Blancs chez qui l’on trouve la plupart des chrétiens peuvent avoir l’expérience de la culpabilité dès la naissance, mais ils ont en outre acquis depuis ces dernières années la culpabilité d’être les descendants des esclavagistes et des colons. Fait remarquable, cette culpabilité ne touche que les Blancs, épargnant les esclavagistes ou les colons d’une autre couleur de peau. Comme quoi le péché originel est une expérience marquante et source de contrition.
Si le concept « d’intersectionnalité » permet à un individu de cumuler plusieurs statuts de victime, il arrive qu’un même individu peut être à la fois coupable par naissance et victime par situation, c’est ainsi qu’une personne coupable d’être né blanc et d’en acquérir le privilège peut être en même temps la victime sociale des privilégiés en étant SDF.
En ce moment la pandémie vient enrichir la culpabilité : celle de ne pas respecter les gestes de prévention et celle de ne pas être vacciné, ce qui pour ma part est totalement involontaire. Il y aura les « vaccinocrates », comme les nomme Patrick Besson, qui, un jour ou l’autre, auront le passeport pour mener la belle vie et la valetaille non piquée qui restera condamnée au « click and collect » en langue globish. La pandémie est une bonne source de culpabilité, celle des dirigeants coupables par nature de prendre les mauvaises décisions, mais aussi en faisant surgir un séparatisme générationnel opposant les jeunes comme victimes, et les vieux comme coupables. Notons que devenir vieux est totalement involontaire, mais comme nous l’avons vu cela n’empêche pas la culpabilité. Ce sont des vieux, en somme des traîtres, qui accusent avec véhémence les autres vieux de ne pas mourir et de sacrifier les jeunes pour être maintenus en vie pour une durée qui n’en vaudrait pas la peine. Je note aussi qu’être en vie est également involontaire, si l’on n’est pas suicidaire, mais on risque de le devenir si l’on se sent coupable d’être encore là et d’empêcher les jeunes, plutôt résistants à la pandémie, de s’épanouir.
Le vieux François de Closets a argumenté férocement la culpabilité des autres vieux dans l'émission Le Point des idées ce dernier vendredi, diffusée sur LCI, en considérant que le sacrifice des jeunes est un « sacrifice indigne » pour une « génération indigne » celle des « boomers », qualifiée de « génération prédatrice ». « Ils avaient en main le plus beau pays du monde, comme le disaient les Américains […]. Ils ont fait en sorte que le pays se ruine […] et maintenant ils ont le culot de dire aux jeunes : Écoutez, il faut arrêter l'économie, vous sacrifier, car c'est grave, sinon on va mourir. Vous supportez tout ça. À un moment, il faut être décent ».
On voudrait que je me sente coupable d’être blanc en m’attribuant un bagage de méfaits qui ne sont pas les miens, j’assume mon sexe biologique et mon hétérosexualité par ringardise, je suis non vacciné par obligation, je détruis la planète et j’expire du CO2 par légèreté, me voilà en outre coupable d’être encore en vie par indignité. Un peu de patience, que diable !
Illustration : Edward Munch : « Cendres »