Où l’habit fait le médecin
Exiger une tenue
correcte pour un médecin est une idée vieillotte, bien que la plupart des gens apprécient qu’un médecin soit propre sur lui.
Dans le passé la situation était
différente. Pendant longtemps les médecins portaient un habit caractéristique, comme les prêtres. Sous Louis XIII, les médecins amenés à visiter les pestiférés durent mettre un habit
spécial avec un masque aux yeux de cristal et un long nez empli de parfums qui les faisait ressembler à de grands oiseaux. A partir du XVIIe siècle ils s’habillent comme les bourgeois, les
notables, et aucune fantaisie vestimentaire ne doit porter atteinte à leur dignité. En 1782, Mme Necker s’oppose à la nomination de Corvisart comme médecin chef de l’hôpital qu’elle a fondé
parce qu’il refuse de porter la perruque[1].
Jusqu’en mai 1968 aucun étudiant, aucun médecin, n’aurait osé se présenter sans
cravate. Le nec plus ultra étant le nœud papillon dont on disait que c’était la principale invention des chirurgiens orthopédistes, afin de ne pas tremper la cravate dans le plâtre. «
Comment peut-on mourir quand on porte une cravate ? … » disait Cioran.Il ignorait que celle des médecins pouvait être un nid à microbes dangereux [2]
La façon de se vêtir des médecins hospitaliers
évolue. Jusque vers 1970 la capote bleue de l’Assistance publique, posée nonchalamment sur les épaules, était le signe distinctif, ô combien envié, de l’interne. Le patron l’arborait
parfois pour la visite, histoire de signifier qu’il était encore jeune, ou proche de ses élèves. La capote n’est plus de mise, et même souvent la blouse blanche non plus. Il faut avoir la tenue
« casual », « friday wear » pour faire comme en Amérique. Maintenant, à la visite ou à la consultation publique, celui qui pérore, en civil, sans cravate, entouré de blouses
blanches, c’est le patron tendance.
Le
médecin pathogène
En 1683, Antonie
van Leeuwenhoek eut la curiosité d’examiner à travers son microscope des dépôts de tartre recueillis entre ses propres dents et voilà ce qu’il y découvrit : « de petits animaux plus
nombreux que toute la population des Pays-Bas et se mouvant de la façon la plus charmante »[3]. Cette vision charmante était celle de protozoaires et bactéries qui allaient faire parler
d’eux plus tard.
Les médecins sont susceptibles et orgueilleux. Il a
fallu longtemps pour qu’ils admettent avec réticence qu’ils étaient eux-mêmes porteurs, comme tout le monde, des germes de l’infection. Qu’ils évitent d’examiner les malades après avoir disséqué
les cadavres, qu’ils abandonnent les habits de ville pour opérer ou qu’ils se lavent tout simplement les mains. « L’opération mains propres » est une des plus belles découvertes de la
médecine.
Les difficultés de "l’opération mains
propres"
Comme certains artistes, il y a des médecins maudits. Ignac Fülöp Semmelweis en est
le prototype. Assistant à la maternité de l’hôpital général de Vienne, il veut comprendre pourquoi la mortalité importante due à la fièvre puerpérale est plus grande dans le service des étudiants
que dans celui des sages-femmes. Il étudie toutes les explications avancées, du temps qu’il fait à la détresse provoquée par la vue du prêtre apportant l’extrême-onction. Une seule lui
paraît valable : dans le service le plus atteint les examens sont faits par les étudiants qui ont participé juste avant à des autopsies. Quand un de ses amis, blessé au cours d’une autopsie,
meurt avec les mêmes symptômes et lésions que les accouchées, sa religion est faite. Il impose le lavage des mains au chlorure de chaux et la mortalité s’effondre. Ce devrait être un triomphe.
C’était sans compter sur le patron, Klein, bête et méchant ; l’administration, qui veut éviter les dépenses ; les collègues et étudiants mis en cause, autrichiens, qui détestent ce
hongrois ; les autorités politiques, contentes de se débarrasser d’un sympathisant de la révolution de 1848 . Semmelweis , chassé, revient dans sa ville natale, Budapest, où il applique avec
succès ses règles de conduite. Il publie, mais la polémique se poursuit, même le grand Virchow est contre lui. En 1865, Semmelweis, devenu fou, est interné et meurt presque aussitôt, à 47 ans,
non pas comme on l’a longtemps cru d’une piqûre anatomique de la même manière que son ami, mais des coups infligés par le personnel. Maudit jusqu’à la fin.
Au cours d’une séance de l’Académie de Médecine en
1876, Claude Bernard dit à Louis Pasteur désespéré par l’incompréhension de ses opposants : « Mais si, Pasteur, il restera quelque chose de vous. Ce matin Gosselin est venu, comme
d’habitude vider ma vessie. Il était accompagné d’un chirurgien nommé Guyon qui se réclame de vous et de vos doctrines. Or Gosselin s’est lavé les mains après m’avoir sondé alors que Guyon s’est
lavé les mains avant. Voilà, Pasteur, ce qui restera de vous. »[4].
Se laver les mains est pour tout le monde une
excellente idée. Pour un médecin, c’est un impératif. Lorsque nous faisions des visites à domicile, seules les personnes d’un certain âge préparaient à l’avance un savon et une serviette qui nous
étaient destinés, nous obligeant à suivre, même si nous les avions oubliées, les règles élémentaires de l’hygiène.
Pour les Français, c’est Henri Chaput qui inventa les
gants de caoutchouc stérilisables à la fin du XIXe siècle. Pour les Anglais et Américains c’est, à la même époque, William Halsted qui ne supportait pas l’eczéma des mains de sa maîtresse
infirmière qui elles, ne supportaient pas l’antiseptique . Quoi qu’il en soit, les chirurgiens actuels, élevés avec des gants moulés à usage unique qu’on change plusieurs fois au cours d’une
intervention, ne peuvent imaginer ce qu’était une opération à mains nues :
« …les mains, plongées dans le champ
opératoire, perçoivent une impression de velours mouillé, d’humidité chaude qui rapidement colle aux doigts. Sous les ongles s’incruste une bouillie tissulaire et hématique qu’il faudra brosser
longtemps pour s’en débarrasser. » (P.Léger) [5]
Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora
[1] P. Meyer et P.Triadou, Leçons d’histoire de la pensée médicale
[2] Nurkin et coll. Communication à la 104ème réunion de la Société Américaine de
microbiologie en Mai 2004
[3] Cité par Kenneth Walker, Histoire de la Médecine, éd. Gérard et C° 1962
[4] Cité par P. Léger, Chroniques de l’Urologie française, éd Schering
[5] Histoire de la cystectomie totale pour traiter les tumeurs de vessie, éd
Schering