C'est un jugement sévère et souvent injuste mais qui n'est pas sans fondement. Bien sûr, on ne s'aperçoit des errements qu'à posteriori. L'ennui avec les médecins, c'est qu'ils croient à ce qu'ils disent et à ce qu'ils font. Ils ne peuvent agir qu'avec ce qu'ils ont. A défaut de preuves, ils s'appuient sur leurs croyances, et « il n'y a pas de frontières sûres et reconnues entre savoir et croyance ». Si l'on peut s'étonner de certains traitements nocifs qu'ils imposaient à leurs malades dans le passé, il faut garder à l'esprit que nos descendants auront le même sentiment pour certaines de nos thérapeutiques actuelles. « Ce n'est pas faire preuve de courage que de s'en prendre à des choses séculaires et désuètes, pas plus que de provoquer sa grand-mère » (G.K. Chesterton).
La médecine est sujette à la mode. Tout d'un coup, on parle et on écrit sans cesse sur une maladie, un concept, une exploration, un traitement, une opération. Puis le sujet vedette disparaît au profit d'une autre « nouveauté » et réapparaîtra peut-être après quelques années, passant alors pour une découverte. Qu'il s'agisse d'une maladie illusoire, d'une exploration inutile, d'un traitement inopportun, d'une opération non justifiée, les médecins qui se tournent vers le passé ne comprennent pas comment on a pu faire ça, mais ne sont pas pour autant à l'abri d'une erreur semblable.
Sérial killers
La saignée a été le type même des traitements nocifs, le médecin rendait malades la plupart des patients qui la
subissaient. Sous toutes ses formes, incision d'une veine, sangsues, ventouses, la saignée fut
pendant des millénaires et sous toutes les latitudes plus qu'un traitement, une croyance. On saignait pour toutes les maladies, avant et après les opérations, après
l'accouchement, ou pour rien, afin de « conserver » la santé.
A chaque époque, la conception que l'on avait de la maladie justifiait cette pratique le plus souvent inefficace[1] et toujours dangereuse. Avant Hippocrate, le sang est le siège de l'âme, la maladie la conséquence d'une faute et la saignée permet la purification par le prêtre médecin. Après, la maladie, devenue naturelle, est due à la rupture de l'équilibre des humeurs que la saignée rétablit. Avec la circulation, c'est l'afflux de sang dans un organe, la congestion, qui la justifie.
La pratique de la saignée devient délirante au XVIIe siècle. A Paris, le Doyen Gui Patin (1er portrait) saigne une
femme enrhumée jusqu'à ce que mort s'ensuive. Progressivement, le bon sens reprend le dessus, mais
encore au début du XIXe siècle, en France, on atteint ce qu'un historien suédois appelle le
nadir de la médecine avec François Broussais (2ème portrait), professeur au Val de Grâce puis à la Faculté, qui préconisait de retirer jusqu'à deux ou trois litres de sang par malade. On ne sait
combien de victimes ces saignées à outrance ont pu faire. Il n'est pas étonnant que son successeur, Gabriel Andral, ait créé le terme d'anémie. Ce fût Pierre-Charles-Alexandre Louis dans le
courant du XIXème qui démontra par la méthode statistique que les saignées étaient plus nuisibles qu'efficaces.
Les sangsues ont beaucoup servi depuis l'Antiquité pour saigner « en douceur » et localement. Leur
consommation a atteint des sommets au temps de Broussais. Chateaubriand, son condisciple au collège de Dinan raconte dans les Mémoires d'Outre Tombe que « M. Broussais
fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes de l'avenir » Avenir prospère en
effet (40 millions de sangsues furent importées en 1833, essentiellement de Hongrie et de Bohême) et jusqu'au milieu du XXe siècle on voyait à l'entrée des salles
d'hôpitaux de grands bocaux où l'on affamait les pauvres bêtes pour les rendre opérationnelles. Avenir incertain de nos jours mais on a toujours recours à elles en chirurgie plastique et des
études récentes montreraient une action bénéfique dans l'atteinte rhumatismale du genou.
Le fou n'est pas toujours celui qu'on pense
La « folie » a incité les chirurgiens à s'attaquer à la tête et les progrès de la chirurgie ont permis
de passer de la pierre de tête à la tête de pierre. A la Renaissance de nombreux peintres, surtout flamands,
ont représenté l'extraction de la pierre de tête : un
barbier-chirurgien incise le cuir chevelu et feint d'enlever une pierre, cause de la « folie ». (Tableau de Bosch "L'opération de la
pierre")
Au XXe siècle, les neurochirurgiens, eux, n'ont pas fait semblant et ont couramment pratiqué la lobotomie en sectionnant des faisceaux nerveux entre les lobes frontaux et les centres profonds. Technique radicale, irréversible, largement utilisée depuis 1935 pendant une vingtaine d'années, sur de nombreux malades psychiatriques jugées incurables et parfois sur des maladies somatiques. Elle créait une indifférence un peu béate adaptant le malade à la société ou à sa maladie.
Le psychiatre Walter Freeman développa la technique du neuropsychiatre portugais Antonio Egas Moniz, promoteur de la lobotomie (il obtint le prix Nobel de Médecine en 1949 !). Freeman proposa un abord chirurgical du cerveau par la cavité orbitaire « avec insertion d'un pic à glace sous la paupière pour percer jusqu'au cerveau » et il fut finalement interdit d'exercer en 1967, mais resta persuadé d'avoir raison.
Le Dr W. Freeman pratiquant une lobotomie trans-orbitaire au Western
State Hospital en 1949
Le goût de l'ordre
Les malades parfois, les chirurgiens toujours, ne supportent pas qu'un organe ne reste pas à sa place. Sans avoir les capacités de l'utérus des anciens - la matrice qui se baladait à l'intérieur du corps - l'estomac et le rein peuvent aussi descendre : c'est la ptose ou prolapsus. On lui imputait des douleurs qui invitaient, bien entendu, à remonter l'organe et à le fixer (pexie). C'est ainsi que pendant la première moitié du XXe siècle s'est pratiquée une chirurgie aussi lucrative qu'inutile et souvent désastreuse, les douleurs persistantes ou nouvelles étant parfois plus importantes que celles qui avaient amené à intervenir. Le professeur d'urologie Roger Couvelaire déclarait : « la néphropexie est la plus grave complication de la ptose rénale ».
Quand le médecin rend malade malgré lui
« L'homme n'est pas un être si fort qu'il puisse échapper à la fois au remède et à la maladie » (A.Vialatte). A chaque fois qu'un chirurgien opère, il redoute une complication qui risque d'aggraver la situation ou de perdre son patient. A chaque fois qu'un médecin prescrit un nouveau médicament pour un malade, il craint de provoquer des effets secondaires. Il a l'obligation d'en avertir le patient, même lorsque les intolérances sont rares, ce qui parfois n'encourage pas le malade à suivre la prescription.
Effets secondaires : c'est l'avis des médecins, pas des patients. Le plus navrant est de rendre quelqu'un malade par le traitement destiné à le soulager, surtout lorsque le mal initial est bénin et la complication iatrogène dramatique. Un dégât collatéral dont le médecin n'est pas fier, savoir que ce qui nuit jamais ne guérit pas non plus ne console ni le médecin ni le malade. La crainte fait le succès des médecines parallèles dont l'efficacité est celle du placebo, sans effet primaire elles ont l'avantage de ne pas en avoir de secondaires.
La responsabilité du messager
De toute façon, les médecins vous rendent malade dans la mesure ils sont toujours les messagers de la maladie. Ils
entérinent la maladie lorsqu'ils donnent un nom aux symptômes du patient. C'est encore plus flagrant lorsqu'ils découvrent une maladie chez quelqu'un qui n'a aucun symptôme et se croit en bonne
santé. Mais les gens oublient parfois que le messager n'est pas responsable du mal qu'il annonce.
Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora
[1] Elle est seulement efficace dans l'œdème pulmonaire, l'hémochromatose et les polyglobulies importantes