L’attitude du « Penseur » de Rodin m’a toujours paru bizarre pour ne pas dire invraisemblable, en tout cas aucunement naturelle.
Si voulez soutenir votre menton avec votre main en appuyant un coude sur une cuisse, et si vous êtes droitier, vous mettez logiquement votre coude droit sur votre cuisse droite. Le Penseur, lui, cherche la complication : il appuie son coude droit sur la cuisse gauche. Essayez, vous verrez que ce n’est pas commode, surtout si les jambes sont un peu écartées comme c’est le cas pour notre ami de bronze. De toute façon, vous ne pourrez guère rester dans cette position pour une longue réflexion car vous n’êtes pas de métal.
Regardez maintenant sa main droite. Quand on veut soutenir une tête lourde de pensées profondes, le menton est dans la paume, l’index et le pouce encadrant la mâchoire inférieure. Notre Penseur, lui, appuie sa bouche – et non le menton – sur le dos de sa main et cette main est en flexion extrême. Essayez, et vous constaterez que votre poignet vous rappellera rapidement à l’ordre, à moins d’avoir une hyperlaxité ligamentaire (ce qui existe dans certaines maladies).
On se demande pourquoi Rodin, qui connaissait parfaitement le corps humain, a voulu cette représentation, à moins d’illustrer par ces positions douloureuses que la pensée torture l’être humain, même lorsqu’il est bâti comme un athlète avec des arcades sourcilières proéminentes de primate.
Enfin, le Penseur est nu comme si la pensée qui le préoccupe ne peut souffrir d'aucune distraction, y compris se vêtir. Mais les mauvais esprits se demandent si le dilemme qu’il doit résoudre au plus vite n’est pas justement dans le choix des vêtements à enfiler.
Des esprits encore plus mauvais, devant la position avachie sur son socle et le dos courbé de notre héros, osent avancer que le Penseur ne pense pas mais qu’il défèque. Ce qui expliquerait, certes, sa nudité mais je rétorquerais à ces esprits farceurs que déféquer n’empêche pas de penser.