La fréquentation, même à petite dose, de la blogosphère montre à que point les arguments de la propagande russe sont repris dans l’interprétation de la guerre russo-ukrainienne. Les sympathies pour Poutine ne pouvant s’exprimer ouvertement en raison des exactions commises par son armée après son agression : massacres de civils, viols comme arme de guerre et déportation d’enfants, la tactique choisie est de dénigrer les agressés. D’abord en s’attaquant à la personnalité de Zelensky, ensuite aux Ukrainiens qui seraient infiltrés de nazis, comme le prétend Poutine, ce qui est le cas pour le régiment Azov. En se référant en outre au passé, dont il reste des traces dans le pays, car des Ukrainiens se sont transitoirement alliés aux envahisseurs allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale en espérant accéder à l’indépendance, notamment sous l’égide de Stepan Bandera. Ce qui fut une erreur à la fois morale et tactique, mais on peut comprendre que des Ukrainiens aient eu le désir de s’émanciper des Russes après les millions de morts provoquée par une famine (Holodomor) organisée par Staline en 1932 et 33. Par ailleurs, Poutine oublie volontiers de mentionner les millions d’Ukrainiens qui ont combattu le nazisme dans l’Armée Rouge.
Haïr la guerre et aimer la paix n’est pas critiquable, mais cette position glisse aisément vers un pacifisme qui conduirait désarmer les Ukrainiens pour qu’ils ne puissent pas se défendre. On aurait alors incontestablement une paix (mais peut-être transitoire) après leur massacre ou leur déportation, spécialité où les Russes sont passés maîtres. Ce qui conduit à considérer que ceux qui livrent les armes aux Ukrainiens sont en fait les responsables de cette guerre qui se prolonge au point de perturber notre confort et de nous désarmer nous-mêmes. Et comme ce sont les Américains et l’Union européenne qui livrent les armes, cela tombe très bien pour nos pacifistes puisqu’ils sont en général anti-Américains et contre l’Union européenne, et bien que nationalistes en France, ils répugnent à reconnaître le nationalisme en Ukraine, un nationalisme que les Ukrainiens payent pourtant de leur sang.
Reste l’antienne : il faut négocier. Qui serait contre ? Mais les Ukrainiens ne veulent pas être amputés de 20% de leur territoire, et Poutine veut les garder en les annexant après avoir eu l’ambition de récupérer toute l’Ukraine. Il faut espérer que les négociations viendront, mais j’ai pu lire que « si on avait négocié il y a un an on n’en serait pas là ». Curieuse affirmation : il y a un an une immense colonne de chars russes se dirigeait vers Kiev, en quoi aurait consisté la négociation si les Ukrainiens n’avaient pas résisté ? Poutine aurait probablement exigé la capitulation de l’Ukraine avec l’installation d’un pouvoir pro-russe. A ce prix, payé par les Ukrainiens, nous aurions eu effectivement la paix. Cependant, après la Géorgie, la Crimée et l’Ukraine, Poutine, rêvant de reconstituer l’URSS mâtinée d’un capitalisme clanique et mafieux, ne se serait pas arrêté là, et il jette déjà un œil sur la Moldavie.
Je me pose une question, heureusement théorique, si la France était envahie, les Français se défendraient-ils comme le font les Ukrainiens ? Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, après la défaite, l’Etat français et beaucoup de ceux qui se prétendaient patriotes, ont rapidement collaboré avec l’envahisseur jusqu’à mettre à son service ses fonctionnaires et sa police pour effectuer ses basses œuvres. J’ai donc un doute.
Illustration : Brueghel l’Ancien ; « Le triomphe de la mort »