Chacun a pu voir sur nos lucarnes les manifestations de joie, que j’ai trouvées déplacées pour ne pas dire indécentes, de ceux qui soutiennent les parents de Vincent Lambert lorsque le 20 mai la cour d’appel de Paris a ordonné la reprise de l'alimentation et de l'hydratation maintenant en vie cet homme de 42 ans, tétraplégique en état végétatif irréversible depuis dix ans, et qui avaient été arrêtées le matin même par les soignants du CHU de Reims.
Le CDPH, comité de l'ONU, avait demandé à la France de suspendre l'arrêt des traitements dans l'attente d'un examen du dossier sur le fond. L’ONU, dont on a pu admirer à plusieurs reprises et dans bien des domaines le degré d’absurdité des décisions, tient à examiner sur le fond un dossier qui a été examiné et réexaminé depuis 10 ans !
Les juges de la cour d’appel se référant à cette décision onusienne (qui n’a aucune force juridique en France et le gouvernement français vient de déposer un pourvoi en cassation) ont estimé que l'Etat français devait "faire respecter les mesures provisoires demandées par le Comité international des droits des personnes handicapées le 3 mai 2019 tendant au maintien de l'alimentation et l'hydratation" de Vincent Lambert.
On considère donc ce pauvre homme tétraplégique, sans aucune conscience (ou "minimale") et sans espoir de la retrouver, simplement comme un handicapé ! Jusqu’où peut aller un handicap ? Quand je dis "aucune conscience", à vrai dire, je n'en sais rien, mais si la conscience persiste chez cet homme, elle devrait être insupportable pour lui.
Ceux qui s'opposent à l'euthanasie passive parlent de respect de la dignité humaine, mais je ne vois pas en quoi on respecte la dignité de cet adulte en le maintenant dans un état bien inférieur à celui d'un nourrisson, et si sa conscience est suffisante pour qu'il s'en rende compte, cet amour que l'on entend lui prodiguer en le maintenant de force dans cet état de dépendance absolue me semble proche du sadisme. En fait, ses parents tiennent à le maintenir en vie non pas pour lui, mais pour eux.
Cette affaire est évidemment dramatique. Une famille déchirée autour d’un être humain perdu et dont la sépulture provisoire est depuis dix ans un lit d’hôpital. Il faut admirer au passage le travail des soignants du CHU de Reims qui ont maintenu les fonctions vitales de ce patient en évitant les complications du décubitus. On discute, en effet, de savoir si l'alimentation et l'hydratation sont des soins ou pas, mais l'intervention régulière (probable) des kinésithérapeutes est évidemment un traitement. Le maintien en vie de cet homme perdu a dû coûter fort cher à la collectivité. Dans notre société, on admet ce coût lorsqu’il persiste un espoir, ce qui ne semble pas être le cas ici. On peut se demander, avec une certaine cruauté, si les parents de Vincent Lambert ne devraient pas prendre eux-mêmes en charge leur fils à leur domicile, et à leurs frais, afin de le maintenir dans son état végétatif jusqu’à leur propre mort.
Bernard Buffet : "L'enterrement"