"La honte des justes" par Gabriel Culioli
Publié le 9 Novembre 2025
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J’étais à la Philharmonie ce soir-là, ou plutôt j’y étais par la pensée, témoin d’une scène devenue le miroir de notre époque : celle où l’on confond la justice avec la haine. Des manifestants disaient s’opposer à un gouvernement, mais c’est un peuple qu’ils frappaient, des musiciens qu’ils humiliaient, une mémoire qu’ils voulaient faire taire. Ce soir-là, la rage se couvrait des mots de la vertu.
Qu’on le dise sans détour : critiquer le gouvernement d’Israël, c’est légitime. Condamner le peuple israélien, c’est ignoble. L’État peut être jugé, le peuple ne doit pas être excommunié. Or l’antisionisme d’aujourd’hui n’est plus une opinion politique : c’est un racisme de velours, une haine déguisée en humanisme. Ces justiciers moraux se croient du côté du bien, mais leur indignation trahit la plus vieille des passions tristes. Leur antisémitisme est feutré, tartuffien, caressant. Il s’exprime avec la douceur hypocrite des consciences tranquilles.
Leur second mensonge est plus grave encore : ils refusent de condamner les génocides commis par ceux qu’ils appellent les “opprimés”. Le sang versé au Soudan, en Syrie, en Irak, au Nigeria, au Cameroun ne les trouble pas. Les pires massacreurs de musulmans sont des musulmans, mais ces militants préfèrent détourner les yeux. Pour eux, le mal ne peut venir que du Blanc. Et comme le Juif n’est jamais assez “racisé” pour leur mythe simpliste, ils en ont fait le symbole du crime absolu : colonialisme, apartheid, domination.
L’anticolonialisme est devenu la revanche des Blancs sans gloire, la croisade d’âmes frustrées de n’avoir connu ni révolution ni épopée. Leur antisémitisme est la révolution des sans révolution. Ces consciences malheureuses cherchent un ennemi à la mesure de leur vide, un adversaire qu’elles puissent haïr sans culpabilité. Elles ont trouvé le Juif, encore lui, pour endosser tous les péchés du monde.
Je ne défends pas un gouvernement. Je défends un peuple et, au-delà, une idée : celle d’une compassion universelle. Un enfant palestinien, un enfant israélien, un enfant soudanais ont droit à la même pitié. Je me suis prononcé à de nombreuses reprises contre le fascisme de Netanyahou et pour le droit des Palestiniens à disposer d'une terre.
Mais notre époque ne sait plus pleurer qu’à sens unique. L’indignation est devenue un spectacle, un drapeau. On crie pour Gaza et l’on oublie Alep. On laisse les Yézidis dans. le cul de basse fosse. On condamne Israël pour se donner l’illusion d’une pureté morale. Et en fait on se couvre de boue.
Ce qui s’est passé à la Philharmonie n’est pas un incident : c’est un signe. L’Occident, fatigué de lui-même, cherche à nouveau son bouc émissaire. Jadis, il le brûlait sur les bûchers. Aujourd’hui, il le chasse des salles de concert. On interdit à des intellectuels israéliens de parler en France,en Belgique. On acclame dans une université le pogrom du 7 ocbore. Il appelle cela la paix, mais c’est la haine qui change de masque.
Pour ma part je n’ai pas de haine, mais j’ai de la honte et de la colère. Honte pour cet Occident qui s’imagine éclairé et qui replonge dans ses ténèbres. Honte pour ces intellectuels qui se prennent pour des héros en portant un keffieh et qui se taisent devant la meute. Honte pour ces bons apôtres dont la morale n’est qu’un camouflage de la peur ou pire une pêche au gros en direction de clientèle électorale.
Nous croyions avoir dompté la bête immonde, mais la boucle s’est refermée : l’antisémitisme revient, paré du langage des droits humains jusqu'à la nausée.
Un jour, si par malheur se produit une nouvelle Shoah, on dira qu’on n’avait pas compris, qu'on n'avait pas voulu ça. Mais moi, je l’aurai vu : ce soir où l’on a hué la musique parce qu’elle venait d’Israël tout a été écrit. L’histoire a changé de décor, non de texte. Et le chant qu’ils ont voulu étouffer, c’était celui de la conscience humaine. Demain ils brûleront des livres comme en 1933 à l'université d'Heidelberg. Ils briseront les vitrines des synagogues comme en 1938 lors de la nuit de Cristal. Pour moi cela ne fait aucun doute. Le chemin est tracé. Il est comme ceux du cerveau des personnes addictes. Un signal et tout repart comme cela s'est passé durant des siècles. Le cauchemar est en train de revenir tout doucement, travesti mais bien décidé à continuer le travail accompli par les antisémites de religion comme ceux de société qui ne l'oublions pas ont d'abord été les antiicapitalistes de gauche (Proudhon, Marx, Rochefort etc.) Je n'ai que mes écrits à opposer à cette barbarie à visage humain. Mais je refuse de céder un seul pouce de terrain devant ces salopards. Pourquoi salopards ? Parce qu'ils savent désormais ce qu'ils font et le sinistre ouvrage auquel ils contribuent.
Illustration : autodafé de livres par les nazis. "On commence par brûler les livres, on finit par les personnes" (Erasme)
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