L’autre jour en arrivant sur le lieu où je conserve encore une activité professionnelle, j’ai ressenti une impression désagréable : j’avais oublié chez moi mon smartphone ! Un objet sans lequel j’ai vécu sans peine tout au long de ma vie et dont l’absence aujourd’hui me donnait cette impression bizarre, pour ne pas dire stupide, de manque.
A ma décharge j’ai compris que ce n’était pas l’appareil qui me manquait.
Cet appareil omniprésent que les gens tiennent précieusement dans leur main ou à portée immédiate, qu’ils consultent en tout lieu et en toute circonstance, même au péril de leur vie, qu’ils fixent, fascinés, en marchant dans la rue, qu’ils collent à leur oreille en roulant à vélo, tenant le guidon d’une seule main pour zigzaguer entre les voitures ou pour éviter un piéton en grande conversation téléphonique tout en passant au feu vert.
Non, ce n’est pas le smartphone qui m’avait manqué, mais les numéros de téléphone qui figurent dedans. Depuis son utilisation on ne transporte plus de répertoire sur soi et l’on ne cherche plus à retenir de mémoire des données qui peuvent à l’occasion se révéler indispensables.
J’étais à mon tour atteint « d’amnésie numérique » définie comme « l’oubli d’informations confiés à un appareil numérique qui les stocke et les mémorise pour vous ».
Ce fait est bien illustré par une enquête en ligne (Kaspersky lab) auprès de 10000 personnes âgées d’au moins 16 ans et publiée le 1/07/15.
Les Français « connectés » ne connaissent pas par cœur les numéros de téléphone de leurs enfants pour 58%, de l’école qu’ils fréquentent pour 89%, de leur lieu de travail pou 51%, ou de leur conjoint pour 34%, mais curieusement plus de la moitié se rappelle du numéro du domicile où ils vivaient pendant leur adolescence.
La facilité de recourir à internet pour retrouver des données affaiblit en outre la mémoire (« effet Google »). 71,9 % des sondés affirment utiliser internet comme « une extension de leur cerveau » et ce chiffre dépasse 83% chez les jeunes de 16 à 24 ans. On peut se demander à ce niveau s’il s’agit d’une extension et non pas d’un remplacement.
Ainsi, l’impossibilité d’accéder dans l’immédiat à des numéros importants que je n’avais pas pris la peine de retenir ou de noter, m’avait brusquement donné l’impression d’être vulnérable.
Cette vulnérabilité, je ne l’ai ressentie que de façon fugace. Mais cette enquête a montré que le ressenti lorsque l’on est dépouillé (à nu, disent certains) de son smartphone ou de sa tablette peut être plus pénible, allant jusqu’à un état de panique, notamment chez les femmes dont « 20% avouent qu’elles seraient catastrophées et 38% qu’elles seraient submergées de tristesse ».
Si le numérique a bouleversé et enrichit notre civilisation, celle-ci en est devenue bien trop dépendante à l’origine d’une vulnérabilité inquiétante aussi bien pour l’individu que pour la société.
Source : Journal International de Médecine
Magritte : « Mémoire »