Les médecins font-ils des expériences sur leurs patients ? Oui, mais aujourd'hui cela ne concerne qu'une petite partie du corps médical spécialisée dans la mise au point des nouveaux traitements. Par contre, au début du XXe siècle[1] on signalait des expérimentations humaines fort diverses et sans aucun contrôle ni châtiment : tentatives de transmission souvent réussies de la syphilis, de la peste, du paludisme, de la rougeole, du typhus, de la lèpre, et même du cancer sur des mourants, des condamnés, des handicapés mentaux, des prostituées, des femmes allaitant, des enfants. A notre époque, il est plus simple de faire de la recherche dans les pays pauvres.
Le chirurgien, le roi et le cuisinier
Ambroise Paré, lui-même, empoisonna un jeune cuisinier. La pierre de bézoard est une concrétion calculeuse qui se forme dans
l'estomac des quadrupèdes, elle était réputée au Moyen Age comme antipoison universel. Ambroise Paré n'y croyait pas et voulut en
convaincre Charles IX. Il promit à un jeune cuisinier condamné à la pendaison pour avoir volé
deux plats d'argent qu'il serait gracié s'il acceptait de se laisser empoisonner à l'arsenic avant d'avaler le bézoard. Le malheureux mourut dans d'atroces souffrances. Malgré son sacrifice,
Charles ne fut pas convaincu. Le roi conclut que c'était cette pierre de bézoard là qui était exceptionnellement inefficace. « La vérité ne triomphe jamais mais les imbéciles finissent
par mourir. » (Wolfgang Pauli). L'imbécile n'était pas le cuisinier.
Un trou de balle bénéfique
William Beaumont était un chirurgien de l'armée des Etats-Unis au XIXe siècle. En poste
à Fort Mackinac sur le lac Michigan, il reçoit un jour Alexis Saint-Martin, trafiquant de fourrures, blessé par balle. La plaie cicatrise en laissant une fistule qui fait communiquer
l'estomac avec l'extérieur. Beaumont, modeste praticien, formé sur le tas, n'ayant jamais fréquenté une école de médecine, comprend le parti à tirer de cette situation, engage l'homme et,
pendant onze ans, va étudier la digestion de son « cobaye ». Beaumont publie : Expérimentations et observations sur le suc gastrique et la physiologie de la
digestion . Cet autodidacte de la science a ouvert le chapitre de la physiologie digestive. Des hôpitaux vont porter son nom. Une poétesse, Ann Eby, a écrit une ode,
« Heroes of the fistula » où l'on peut lire :
« O Lucky William Beaumont ! What scientific luck !
Privy to gastric mysteries through a passage to gut »
Un germe de querelle
Le Norvégien Gerhard Armauer Hansen entra en conflit avec son beau-père le Pr Danielssen, grand spécialiste de la lèpre, qu'il considérait d'origine héréditaire,
alors que pour lui, elle paraissait microbienne. Il parvint à isoler le microbe en 1874 et tenta de l'inoculer vainement à des malades. Une d'entre eux porta plainte, eut gain de
cause et ... l'on fît à Hansen des funérailles nationales
La sagesse paysanne
Provoquer une maladie légère pour en éviter une sévère, éventuellement mortelle, est une découverte des paysans chinois et turcs, exploitée par la médecine occidentale. Les
paysans d'Anatolie frottaient le bras scarifié de leurs enfants avec du pus de varioleux convalescent pour les préserver de la petite vérole. Au XVIIIe siècle, Lady Montaigu Wortley,
femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, fit ainsi inoculer ses enfants et ramena la « variolisation » en Angleterre. La pratique se répandit, notamment en France, où le
médecin de l'aristocratie, Théodore Tronchin, inocula - on disait « tronchina » - des milliers d'enfants. Mais la maladie provoquée pouvait se révéler dangereuse : un
enfant sur cinq en mourrait. On finit par en interdire la pratique pour la reprendre après la mort de Louis XV et sacrifier un enfant pour en protéger quatre.
Où le pis donne le meilleur
Après bien des hésitations, l'Anglais Edward Jenner inocula, le 14 mai 1796, à James Phipps âgé de huit ans, la variole des vaches ou vaccine dont les pustules des pis transmises
aux vachers semblaient les préserver de la variole. La vaccination fût heureusement un succès et conquit l'Europe, non sans oppositions, jusqu'à la lointaine Russie où la Tsarine adopta
le premier enfant vacciné, qu'elle appela Vaccinof.
Et Pasteur vint
Jenner avait découvert la vaccination naturelle, un siècle
plus tard Pasteur mit au point la vaccination avec des germes de la maladie même et pour commencer ni tués ni
atténués. Ce sont encore des enfants qui, logiquement, essuyèrent les plâtres. Joseph Meister, neuf ans, puis Jean-Baptiste Jupille, berger jurassien de quinze ans, échappèrent par
miracle à la rage alors qu' il n'y a pas de preuve certaine qu'ils en étaient atteints. Par la suite plusieurs vaccinés moururent de la rage. L'hygiéniste et Doyen de la Faculté de Paris Paul
Brouardel, qui en avait la preuve, dissimula heureusement la vérité pour sauver la vaccination. Car Pasteur avait raison. Les vaccinations obligatoires, qui consistent à sacrifier quelques
individus pour le bien du plus grand nombre, ont permis l'éradication de la variole et la quasi disparition des maladies infantiles les plus graves comme le croup et la poliomyélite.
Un risque consenti
De nos jours, les essais thérapeutiques comportent évidemment des risques, mais ceux qui les subissent sont en principe consentants, bien que la façon de présenter les choses influence le consentement. C'est surtout après le Procès de Nuremberg et les expérimentations imbéciles et sadiques des nazis, que l'on a tenté en 1947 d'encadrer les expériences sur les humains. L'obligation principale est le consentement éclairé du sujet expérimenté. L'éclairage est toujours tamisé et souvent remplacé par un lien de confiance entre le médecin et le sujet comportant parfois un zeste de duperie. De toute façon, on fait prendre des risques aux patients à qui l'on ne donne qu'un placebo ou un traitement inférieur à celui testé. L'inverse est possible : le placebo ou le traitement de référence peut être supérieur au traitement testé. Le risque est donc toujours présent quel que soit l'essai. Il faut un certain temps pour le constater et se sentir obligé d'arrêter l'expérience, mais la plupart des patients malchanceux en ont déjà subi les conséquences.
En marchant avec trop de précautions, on risque de ne pas avancer.
« Quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur » (Beaumarchais)[2].
Le principe de précaution est souvent un parapluie qui ne s'ouvre qu'après avoir reçu l'averse et qui se ferme avant la suivante. Après l'écologie, il envahit la médecine. Si
l'on cherche à éviter tout risque potentiel même à longue échéance, on peut considérer que la médecine est arrivée à son étape ultime. Toute tentative de progrès ultérieur, toute introduction
d'une nouvelle technique ou d'un nouveau traitement ne peut que contredire ce principe de précaution qui va au-delà de la prudence et de la rigueur.
Comment peut-on respecter le principe de précaution en médecine ? La plupart des tentatives thérapeutiques n'auraient pu être réalisées dans le passé si l'on avait respecté ce principe. Quant aux premières chirurgicales chez des patients dont la vie n'était pas menacée dans l'immédiat, elles n'auraient pas eu lieu. En voici deux exemples :
Jusqu'au XIXe siècle, ouvrir un ventre était un arrêt de mort par péritonite. Aucun
chirurgien n'osait opérer les kystes de l'ovaire qui devenaient énormes et finissaient par tuer. Celui d'une brave paysanne du Kentucky, qui atteignait ses genoux, ne l'empêcha pas de faire
soixante miles à cheval pour consulter le chirurgien de la bourgade la plus proche, Danville. Chez lui, le jour de Noël 1809, Ephraïm McDowell fit la première laparotomie et extirpa un
kyste de plus de dix kilos. Pendant ce temps la malade récitait des psaumes. Elle survivra des années, bien après son chirurgien, mort d'une appendicite que personne ne savait opérer.
Au cinéma il y a des cow-boys, des indiens, des blanchisseurs chinois, des croque-morts
et parfois des médecins. George Goodfellow est, vers 1880, chirurgien à Tombstone, dans l'Arizona, sur la « Frontière », la ville du « Règlement de compte à OK Corral. ». Il
est réputé pour son habileté à extraire les balles. Il remplit les fonctions de coroner, détermine qui a tiré le premier et peut éviter à un homme la pendaison. C'est un aventurier,
toujours prêt à partir à la poursuite du chef apache Geronimo ou à la guerre contre les Espagnols. En même temps il exerce son métier : en 1871, c'est le premier à faire l'ablation
complète d'un adénome de la prostate.[3]
[1] Thèse de Bongrand 1905
[2] Le Barbier de Séville
[3] R.Küss et W. Gregoir, Histoire illustrée de l'urologie