Publié dans Le Point le 14 octobre 2026 à 18h30
Par-delà leurs divergences, RN et LFI sont des frères ennemis qui se tendent la main pour prendre le pays en étau.
Aucun parti politique en France ne se réclame du fascisme. Au contraire. Tous s’en distancient avec horreur, et l’antifascisme est un marqueur naturel de la gauche comme de la droite libérale. Peut-on dire pour autant que cet épisode historique a disparu de nos horizons ? Peut-il encore coaguler comme le soulignait Umberto Eco et retrouver sa formidable ubiquité ? Un mouvement subversif peut évoluer vers la modération : le Parti communiste français en est un exemple. Giorgia Meloni, nostalgique du mussolinisme dans sa jeunesse est aujourd’hui une dirigeante de droite dure mais fidèle à l’Europe et à l’Otan. Elle a même demandé à Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense ukrainien, de conseiller son armée. Mais dans une France en état de décomposition après dix ans de macronisme, les pires égarements restent possibles et même une alliance entre les extrêmes, comme en Allemagne entre l’AFD et le BSW [fondé par une ex-dirigeante de Die Linke, NDLR].
Pour le Rassemblement national, émanation édulcorée du Front national, tout l’effort consiste à faire oublier ses origines. C’est en 2015 que Marine inaugure son lent travail de dédiabolisation ; son père venait de réaffirmer que les chambres à gaz étaient un « détail de l’histoire » et se refusait à considérer le maréchal Pétain comme un traître. Il fut alors poussé hors du parti, rebaptisé Rassemblement national. Changement dans la continuité : par un lent travail de répudiation, Marine Le Pen maintient le symbole tout en modifiant le nom et en épurant le logotype. Elle affirme son aversion pour la Shoah, le négationnisme et l’antisémitisme, même si cette normalisation se heurte à d’innombrables saillies racistes de la part des militants.
Retour du refoulé
Le RN ne se veut ni de droite ni de gauche, hors système, le parti du vrai peuple oublié par les autres formations. Mais le refoulé revient vite : à Liévin, le 4 juillet 2026, à la veille de son procès en appel qui l’autorisera à concourir à la présidentielle, Marine Le Pen cite Le Chant des partisans écrit en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel. Elle brandit cet hymne pour affirmer la solidarité qui lie les membres de son parti : quand un camarade tombe, un autre se lève. La ficelle est énorme : comment oublier que le Front national fondé par son père et dont elle assume l’héritage a aussi été celui des collaborateurs, dont certains Waffen-SS ?
Suggérer que Macron est Hitler et que s’opposer à lui, c’est recommencer la geste des francs-tireurs de jadis est une énormité. Par une sorte de renversement stupéfiant, voilà que l’extrême droite parle le discours de la résistance au fascisme. Déjà, en 1993, Jean-Marie Le Pen disait la France victime d’un « génocide » puisque l’État gouverné par la gauche « imposait un art socialiste ou conforme digne du docteur Goebbels » (Le Monde, 20 janvier 1993).
En octobre 1994, lors d’un meeting à la Mutualité, le FN en appelait à une « seconde épuration » pour juger les traîtres à la patrie, les derniers présidents de la République, qui avaient ouvert les portes de notre beau pays aux envahisseurs, à savoir les immigrés. Du père à la fille, une permanence certaine qui consiste à se draper dans la bure des parias, même si les outrances du premier ont été ripolinées et lessivées. Tout comme La France insoumise, Marine Le Pen soutient la Russie de Vladimir Poutine – elle n’a jamais caché l’admiration qu’elle voue au maître du Kremlin. Obsessionnellement attaché au libre débat quand il s’agit de ses idées, le RN l’est moins pour celles des autres.
Tenaille impossible
La pantalonnade autour de l’affaire Charles Sapin à France Inter, d’abord invité puis contesté et enfin évincé, l’a renforcé dans sa certitude d’une hégémonie culturelle de la gauche à contenir de toute urgence. Chaque camp invoque le sectarisme de ses adversaires pour imposer le sien. C’est un ping-pong d’intolérance réciproque et une tenaille impossible : plus l’on revendique le pluralisme pour soi, plus on le refuse à ceux qui ne pensent pas comme vous au risque d’imposer une police de la pensée.
On peut redouter qu’en cas de victoire de Marine Le Pen au printemps 2027, les médias, les institutions culturelles ou les maisons d’édition hostiles à la ligne du gouvernement soient soumis à de fortes pressions. Ce sera la censure au nom de la liberté d’expression. Au RN, le vernis craque vite malgré le costume cravate, la récente affaire Bardella en est la preuve.
Mélenchon, « socialiste du ressentiment »
Si Marine Le Pen se présente en mère salvatrice et rassurante, amoureuse des chats, Jean-Luc Mélenchon éructe comme un homme en colère. Ancien adhérent d’une secte trotskiste, le lambertisme, il a transformé La France insoumise en machine à propager le chaos. Il y a quelques années, lors d’une conversation que j’avais eue avec lui, Lionel Jospin m’avait décrit Mélenchon comme un socialiste du ressentiment. La gauche de gouvernement ne lui avait jamais accordé les postes auxquels il aspirait : François Mitterrand le trouvait à la fois trop agressif et trop servile, malgré ses qualités. Une ambition déçue lorsqu’elle se marie avec un talent de tribunitien dégénère vite.
Mais le virage pris par le mouvement, à partir de 2016 – alliance avec l’Islam politique, défense des « terroristes » rebaptisés résistants, dérapages antisémites –, le déporte loin de la gauche classique. On pourrait dire du patron de LFI : rouge dehors, brun dedans. Le mélenchonisme est la maladie sénile d’une social-démocratie à l’agonie.
Pourtant Mélenchon se veut un antifasciste exemplaire et même un antinazi, pas moins ! Quiconque manifeste le moindre désaccord avec lui est frappé d’anathème, quitte à franchir le point Godwin : il a comparé le préfet du Nord qui lui avait refusé une salle, pour risque de troubles à l’ordre public, à Adolf Eichmann. Il traitera Fabien Roussel de Doriot en 2023 parce que le Parti communiste avait osé le critiquer. Il insulte volontiers les journalistes, hommes ou femmes, leur prodigue toutes sortes de noms d’oiseaux, petites merdes, abrutis, perruches. C’est aussi la marotte de l’« historien » officiel du parti, Johann Chapoutot qui injurie Hitler, Von Papen, Goering et qualifie Macron de « petit imbécile » et de « serpillière ». On n’ose imaginer ce qu’il adviendrait de nos médias et de nos institutions si d’aventure il parvenait au pouvoir. Lui-même d’ailleurs ne s’en cache pas : « Nous vous mettrons en prison avant que vous nous y mettiez », avait-il dit en août 2025 à l’adresse du corps préfectoral.
Héritages
Rappelons quelques traits du fascisme classique : l’autorité du chef, l’organisation pyramidale, le culte de la violence, l’élimination des dissidents, l’admiration pour les régimes forts (que l’on retrouve chez LFI, Poutine, Assad avant sa chute, Chavez et Castro avant leur mort, Xi Jinping), la quête d’un bouc émissaire qui réunit tous les péchés du monde – les migrants pour le RN, les Juifs pour LFI –, une démagogie sans limites sans oublier l’obsession raciale.
Chez Mélenchon, la haine des juifs est compulsive : depuis ses déclarations sur Jésus qui aurait été tué par les siens, vieil article de foi de l’antijudaïsme chrétien supprimé par Vatican 2 jusqu’aux jeux de mots sur Glucksmann et Epstein en 2026 ; de Jeremy Corbyn renversé par « les oukases arrogants des communautaristes du Crif » en 2019, à l’affiche de LFI datée de mars 2022 où l’on voit Cyril Hanouna représenté en diable au nez crochu et aux oreilles saillantes. L’image rappelle l’affiche du Juif Süss, film de propagande nazie tourné en 1940 par Veit Harlan sous la supervision du Reich Minister Joseph Goebbels.
Le crime des Juifs ? Il s’appelle Israël, le sionisme et son « gouvernement génocidaire ». Tout Juif en France est comptable et coupable d’Israël surtout quand il veut nuancer le jugement sur ce pays, position qui est aussi celle de Ségolène Royal et d’Olivier Faure. Même le pogrom du 7 Octobre doit être revu à la baisse : ce serait un acte de résistance selon Mélenchon, et non une abomination. Il n’y a sur cette terre qu’un État criminel, il s’appelle l’État hébreu et cela justifie tous les boycotts d’artistes « sionistes » en attendant mieux. Quelle surprise de voir tant d’enfants de la bourgeoisie urbaine s’engouffrer, au nom de l’anticolonialisme, dans une variante inédite de la peste brune, le djihado-léninisme. Les nervis cagoulés de l’ultragauche qui vont saccager les bahuts, frapper le personnel enseignant donnent un bon aperçu de ce qui se passerait en cas de victoire du Rassemblement national : l’émeute permanente, comme l’ont promis les cadres de LFI. Là aussi, l’inversion est intéressante : le néofascisme parle le langage de l’antifascisme. Les brutes se présentent sous les habits de l’agneau‚ le diable lui-même aime à citer les Évangiles. Cette supercherie n’est pas nouvelle : déjà les Serbes au moment des guerres des Balkans se drapaient dans la bure des victimes pour commettre leurs massacres sur les Croates et les Bosniaques, Poutine traite les Ukrainiens de nazis pour mieux les éliminer.
Conclusion, il y a deux extrêmes droites en France, également souverainistes et hostiles à l’Europe et qui pourraient un jour s’associer, malgré leurs différends : l’une qui s’affiche ouvertement mais sur un ton feutré ; l’autre qui avance camouflée sous la bannière de l’anti-impérialisme, de l’antiracisme.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas avait analysé finement cette confusion des fronts dans la rhétorique brun-rouge. Étrange chassé-croisé : alors que La France insoumise reprend tout le lexique antijuif du Front national – Mélenchon est l’héritier direct de Jean-Marie Le Pen –, la droite nationale populiste récupère les mythes résistantialistes de la gauche et se pare du drapeau du maquisard.
Entre l’ordre nouveau et la guerre civile, devons-nous vraiment choisir ?
/image%2F0651388%2F20260503%2Fob_abbc2e_peste-canne-blanc-copie.jpg)