• FIN D'ANNEE A PARIS

    Thomas Kinkade

     

    Achats 

    Les grands magasins craquent

    Leurs vitrines font la manche pour attirer le chaland

    Les gens claquent un fric qu’ils n’ont peut-être pas

    Ils virevoltent au milieu du luxe et des lumières

    Et sortent avec de petits cercueils sous les bras

    Pour enterrer l’année

     

    Travaux

    Les piétons le pas prudent passent de trou en trou

    Le long des barrières de bois rayées de vert

    Le long des travailleurs de toutes les couleurs

    Les uns creusent ils sont plutôt noirs

    D’autres regardent ils sont plutôt blancs

    Mais tous ont le gilet jaune et le casque orange

    La terre déshabillée de son béton est nue sous la pluie

    Et les ouvriers bottés pataugent dans la boue

     

    Traversée

    Vert – Orange – Rouge – Vert

    Les feux vains sont ridicules

    Les automobiles restent immobiles

    Chenilles de métal collées les unes aux autres

    Un bus bondé barrit tel un éléphant entravé

    Les voitures fument et feulent prêts à bondir

    Les piétons agglutinés hésitent craintifs

    Un pas sur la chaussée au ras du cul du bus

    Dans l’haleine chaude et puante du moteur

    Les piétons s’engouffrent agglutinés

    Dans les fentes laissées par les pare-chocs

    Evitent un bolide rugissant casqué de noir

    Enhardis mais groupés ils passent

    Et se retrouvent sain et sauf sur l’autre trottoir

    Quelle aventure !

     

    Tentatives

    Les chauffeurs klaxonnent avec énergie

    Mais les voitures restent inertes

    Seuls les essuie-glace bougent sur place

    Métronomes battant les gouttes en mesure

    Ceux qui attendent un bus se déplacent

    Pour regarder au loin s’il vient

    Et espèrent en regardant le faire venir

    En vain 

     

    Paul Obraska

     

    8 commentaires
  •  

    PLACE DU TERTRE

     

    Place du Tertre gorgée

    De promeneurs placides

    Les parasols au reflet blanc bleuté

    Ouvrent leurs corolles translucides

     

    Venue de la blancheur du ciel

    La lumière de décembre fait merveille

    A travers une trouée de ruelle

    Elle retouche les toiles d'un peu de soleil

     

    Devant les rangées de croûtes touchantes

    Les touristes cassent leur croûte aux cafés

    Les artistes abordent la planchette tentante

    Les blondes étrangères rubicondes à croquer

     


    Paul Obraska


    6 commentaires
  • cliquez

     

    Les effluves panachés s'élèvent du bitume

    Odeurs d'essence et d'ordures de bennes

    Déchets de trottoirs que les urines parfument

    Bouches d'égout à la mauvaise haleine

     

    La truffe canine hume les déjections fraternelles

    Concentrée avec délice sur les odeurs merdiques

    Et lèche affectueusement le maître en chien fidèle

    Partageant le secret d'arômes mirifiques

     

    Sur le pas de restaurants aux cuisines lointaines

    Des senteurs exotiques parfument la chaussée

    Tapis volant pour des voyages sans peine

    Vers l'orient de contrées affamées

     

    Le halot de fragrance d'une femme qui passe

    Offre aux inconnus croisés sa toilette matinale

    Au bord d'un jardin que les murs enchâssent

    Le miracle des troènes dont l'essence s'exhale

     

    Paris étouffe sous un garrot de chaleur

    La ville incontinente lâche des vents mêlés

    Son air saturé d'inextricables odeurs

    Assaille dans la moiteur nos nez affolés


    Paul Obraska


    14 commentaires
  • DSC00714.JPG

     

    CORPS

     

    Les corps étalent leur blancheur de ver

    Soumises aux caresses cosmétiques

    Les peaux rissolent dans l’huile solaire

    Enveloppes fragiles du monde organique

     

    Les mécaniques molles prennent l’air

    Articulations à lacets, muscles à ficelles

    Nappes de graisse et globes de chair

    Habits provisoires des os éternels

     

    Viscères suspendus dans le noir

    Intestin sonore s’enroulant en crotale

    Cavités aux pleurs sécrétoires

    Ballons pulmonaires, récipient vésical

     

    Batterie du cœur au rythme du temps

    Plomberie vibrante des vaisseaux

    Artères en tuyaux, veines en serpents

    Le sang prisonnier joue au cerceau

     

    Le cerveau dans sa boite de conserve fine

    Les nerfs, cordes de guitares électriques

    Et les dealers de drogues endocrines

    Mènent la danse sur leur rythmique

     

    A l’affût de l’air et de la becquée

    La vie goulue dépend des orifices

    Nous naissons d’orifices convoités

    Et par eux passent nos délices

     

    D’un corps aux mille bricolages

    Surgit l’improbable pensée

    De la laideur d’obscurs marécages

    Surgit l’improbable beauté

     

    Des synapses en folie naît la cruauté

    L’intérieur sanglant attire la barbarie

    Jouissance du métal dans les corps déchirés

    Myriades de miracles anéantis

     

    Corps vaniteux, édifice mollasse

    Ta fragilité nue est inouïe

    Ni griffes, ni cornes, ni carapace

    Mais rien ne résiste à tes appétits

     

    Paul Obraska


    10 commentaires
  • 014.JPG

     

     

    ARBRE EN HIVER

     

    Sur cet arbre en hiver qui s’était effeuillé

    Les cieux pudibonds semblent avoir laissé choir

    Des nuages de passage  sur son corps dépouillé

    Couvrant ses membres nus d’un feuillage noir

     

    Le vent soulèvera ces habits provisoires

    Laissant l’arbre en hiver aussi dépourvu

    Son squelette de bois que chacun pourra voir

    Ses bras se découpant sur la clarté des nues

     

    L’arbre patiente dans son sommeil hivernal

    Les feuilles naissantes de sa prochaine mue

    Viendront recouvrir sa carcasse sépulcrale

     

    Et il renaîtra poussé par sa sève dormante

    Dans son habit de paillettes pour un autre bal

    A nouveau grand seigneur dans sa splendeur puissante

     

    Paul Obraska


    18 commentaires
  • munch31.jpg

     

     

    GYROPHARES

     

    Gyrophares, gyrophares

    Leurs lumières valsent dans le soir

    Un homme au teint blafard

    Est étendu sur le trottoir

     

    Sur le bitume il y a peu de sang

    Quand on est battu à mort

    On saigne plutôt en dedans

    La foule regarde de loin le corps

    Se presse pour mieux voir

    Tente de s’approcher encore

     

    L’homme passait là par hasard

    Il rentrait chez lui par un détour

    Il s’était mis un peu en retard

    En prenant du pain au carrefour

     

    C’est un noir battu par des blancs

    Ou un blanc battu par des noirs

    Blanc ou noir peu importe la couleur

    L’essentiel est de taper à plusieurs

     

    Les gyrophares éclairent en tournant

    Les badauds massés sur le trottoir

    Les flashes de lumière en dansant

    Révèlent les visages avides de voir

     

    Un peu déçus par l’absence de sang

    Ce n’est finalement qu’un corps

    Et sans les gyrophares bleus et blancs

    On pourrait penser que l’homme dort

     

    L’homme n’avait à offrir aux assassins

    Qu’une misérable miche de pain

    Alors pourquoi l’a-t-on battu à mort ?

    Parce qu’il était noir, parce qu’il était blanc ?

    Personne ne sait quel fut son tort

    Les assassins pas plus que les passants

     

     

    Paul Obraska

     

    Edward Munch « Soir sur Karl Johan »


    18 commentaires
  • pissaro45 

    LA NUIT ECLAIREE

     

    Du bleu de la nuit, des étoiles perdues

    Ont retrouvé leur chemin dans la cité,

    Et sages, se sont alignées dans les rues.

     

    Les arbres sombres nimbés de lumière

    Comme  une file de fantômes dressés,

    Le feuillage éclairé par les réverbères.

     

    Des flots jaunes se déversent des vitrines,

    Attirant à elles les passants émerveillés,

    Ils restent là, immobiles sous la bruine.

     

    Les enfants en extase y collent leur nez,

    Un sourire de joie éclairant leur bobine,

    En y laissant la trace fugace d’une buée.

     

    Dans les cavernes lumineuses des magasins

    S’agitent les poupées d’un monde féerique,

    La forêt de fils leur offre une vie de pantin.

     

    Et aux accents d’une joyeuse ritournelle,

    Leur peuple pris d’une danse mécanique,

    Fête sans fin la venue prochaine de Noël.

     

     

    Paul Obraska

     

    Illustration : Camille Pissarro « Boulevard Montmartre, la nuit »


    14 commentaires
  • dali94

    12 NOCTURNES

     

    1

    La Lune livide est une enfant sage

    Elle a beau se cacher la face

    Derrière un voile gris de nuages

    Elle est obligée de regarder en face

    La grosse Terre bleutée

    Sans pouvoir se retourner

    Ce n’est pas un spectacle pour les enfants

    Mais que voulez-vous, la Terre

    C’est sa mère

    Et on ne choisit pas ses parents

     

    2

    Un bout de Lune égaré est tombé

    Dans une flaque ronde de lumière

    Où un homme saoul s’est oublié

    Les mains au cou du réverbère

     

    3

    A la pleine Lune ou un autre quartier

    Dans un immense coffre-fort de béton

    Où les gens avant de se coucher

    Entreposent leur avoir à explosions

    Un spécimen mâle de l’Humanité

    Ouvre avec une lame la combinaison

    D’une femme inerte avant de la violer

     

    4

    Un père à petits pas prudents

    Sans faire craquer les lames du plancher

    Se glisse dans le silence de l’appartement

    Regarde avec amour sa fille endormie

    Qu’un rayon de Lune caresse en passant

    Dans la petite chambre aux murs fleuris

    Et se penche sur la belle enfant offerte

    La braguette ouverte

     

    5

    Dans un bois bétonné ou une rue déserte

    Des files de filles aux fesses découvertes

    Se penchent sur les vitres entr’ouvertes

    Au clair de Lune les couples se concertent

    Pour choisir entre sexe et bouche experte

     

    6

    Avant de se fermer une bouche de métro

    A vomi sur le sol un paquet-cadeau

    Une grande boîte entourée de papier

    Avec dedans un homme marron glacé

     

    7

    Une femme crie au secours dans la nuit

    La Lune écoute monter les cris de terreur

    Les gens agacés tournent dans leur lit

    Tout de même, il est plus de 22 heures !

     

    8

    Une femme dans une chambre à coucher

    Regarde le point rouge fixe de la télé 

    Et les chiffres bleus des heures défiler

    L’époux couché bouge à ses côtés

    Son gros ventre monte et descend

    Il s’étouffe parfois dans ses ronflements

    Et la femme pense dans son insomnie

    Qu’il est bon d’avoir de la compagnie

     

    9

    La bouffe roule vers les garde-manger

    Le malade garde l’espoir d’être guéri

    Le médecin de garde ne peut rien pour lui

    Le gardien de la paix n’est pas apaisé

    Le voleur se garde de la Lune et s’enfuit

    Le gardien de nuit n’a plus rien à garder

     

    10

    Un balayeur noir a envie de pisser

    Combien de corps encore à enjamber ?

    Il voit en passant les lunes dénudées

    Le responsable municipal de la propreté

    Arrivera-t-il à temps pour se soulager ?

     

    11

    Dans les beaux quartiers de Paris

    Dans un petit local noir surpeuplé

    Les gens ne dorment pas, ils crient

    Plus fort que le tintamarre syncopé

    Ils s’agitent, ils boivent, ils suent

    Mains frôleuses et sexe à l’affût

    Ils fument et se croisent aux vécés

    Après avoir été longtemps enfermés

    Ils s’expulsent au petit matin

    Nauséeux, fripés, fatigués, drogués

    Ils s’embrassent et se serrent la main

    Encore une fois

    Comme la Lune ils vont se coucher

    La belle vie, quoi

     

    12

    C’est un bel arbre comme un monument

    On s’y abrite de la pluie et du vent

    Au clair de la Lune effarée

    Une automobile en pièces détachées

    Expire son huile et fume à ses pieds

    De beaux jeunes gens se sont éclatés

     

    Paul Obraska

     

    Illustration : Salvador Dali : « Madrid. Homme ivre »


    18 commentaires
  • grosz4.jpg

    George Grosz « La ville »

     

    DANS MA VILLE

     

    Dans ma ville

    Les voitures à l’étroit frottent leurs ailes

    Comme des oiseaux englués de mazout

    Derrière les ramasseurs de poubelles

    Remplies des rogatons de nos croûtes

     

    Dans ma ville

    Dans les profondeurs des tunnels

    Roulent des gens qui s’usent peu à peu

    A côté des eaux usées corporelles

    Qui coulent dans les égouts bourbeux

     

    Dans ma ville

    Il y a ceux qui peinent à écrire

    Mais paraphent les graffiti

    Pour laisser leur souvenir

    Sur l’école aux murs noircis

     

    Dans ma ville

    Circulent des drogues à mourir

    Sous les porches ou dans les vécés

    Dans le sang des épaves juvéniles

    Qui flottent avant de sombrer

     

    Dans ma ville

    Guettant les patrouilles

    Il y a des corps qui font le pied de grue

    Et cherchent sur les trottoirs des rues

    A happer un pénis en vadrouille

     

    Dans ma ville

    Des porte-manteaux à la file

    Marchent d’un pas de robot

    Des filles filiformes défilent

    Une fortune tissée sur le dos

     

    Dans ma ville

    Il y a des hôtels pleins de lumière

    Des tapis où s’enfoncent les vernis

    Où pour dormir on paye très cher

    Même en cas d’insomnie

     

    Dans ma ville

    Il y a ceux qui pour dormir ne paient rien

    Ils s’allongent dans la rue

    A la portée des chiens

    Qui leur pissent dessus

     

     

    Paul Obraska


    18 commentaires
  • DSC00144

    BAL MELANCOLIQUEDSC00142

     

    Fanfare joyeuse d’un bal mélancolique

    Les vieux assis dans leur chaise roulante

    Regardent des rescapés arthritiques

    Esquisser prudemment une danse lente

     

    Regard triste sur les visages de parchemin

    Les amuseurs en costume jouent la gaîté

    Brillent les éclats de métal des musiciens

    Dans la verdure fraîche des arbres printaniers

     

    Bal nostalgique de l’impossible retour

    Si le printemps increvable renaît toujours

    Les regrets éclosent dans ce bal indécent

     

    Les jeunes en sursis étalent leur santé

    Les notes pétaradent des instruments à vent

    Et meurent sur la tristesse des gens âgés



    Paul Obraska


    10 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique