• DANS MA VILLE V


     
    CORPS

     

    Les corps étalent leur blancheur de ver

    Soumises aux caresses cosmétiques

    Les peaux rissolent dans l'huile solaire

    Enveloppes fragiles du monde organique

     

    Les mécaniques molles prennent l'air

    Articulations à lacets, muscles à ficelles

    Nappes de graisse et globes de chair

    Habits provisoires des os éternels

     

    Viscères suspendus dans le noir

    Intestin sonore s'enroulant en crotale

    Cavités aux pleurs sécrétoires

    Ballons pulmonaires, récipient vésical

     

    Batterie du cœur au rythme du temps

    Plomberie vibrante des vaisseaux

    Artères en tuyaux, veines en serpents

    Le sang prisonnier joue au cerceau

     

    Le cerveau dans sa boite de conserve fine

    Les nerfs, cordes de guitares électriques

    Et les dealers de drogues endocrines

    Mènent la danse sur leur rythmique

     

    A l'affût de l'air et de la becquée

    La vie goulue dépend des orifices

    Nous naissons d'orifices convoités

    Par eux passent nos délices

     

    D'un corps aux mille bricolages

    Surgit l'improbable pensée

    De la laideur de sombres marécages

    Surgit l'improbable beauté

     

    Des synapses en folie naît la cruauté

    L'intérieur sanglant attire la barbarie

    Jouissance du métal dans les corps déchirés

    Tant de miracles anéantis

     

    Corps vaniteux, édifice mollasse

    Ta fragilité nue est inouïe

    Ni griffes, ni cornes, ni carapace

    Mais rien ne résiste à tes appétits


    Paul Obraska
     


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    DANS MA VILLE IV

     



    MEFIANCE

     

    Ne vous fiez pas à leurs troncs noircissant

    Les arbres font semblant de mourir

     

    Ne vous fiez pas à leurs feuilles de sang

    Si elles tombent dans la terre pour pourrir

    Elles remonteront dans la sève gluante

    Qui les fera renaître, lisses et luisantes

     

    Ne vous fiez pas à l'incendie de l'automne

    Les arbres reprennent ce qu'ils abandonnent

     

    Ne vous fiez pas à la beauté des ramures

    C'est le requiem d'une mort spectaculaire

    Avant résurrection et guérison des blessures

    Mais jouissez de la flamme du chant funéraire

     

    Ne vous fiez pas aux arbres pour toujours revenir

    Il arrivera dans un lointain avenir

    Où les feuilles tomberont pour la dernière fois

     

    Ne vous fiez pas à l'hypocrisie du printemps

    On n'échappe pas à la mort à chaque fois

    Si revivre c'est pour mourir, restons méfiants


    Paul Obraska


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    DANS MA VILLE III

     


    LA COMPLAINTE DE LA PENICHE
     

    Près de moi, un bateau vient de passer

    Enfilant les ombres humides des ponts

    Chargé jusqu’à la gueule d’une foule ensoleillée

    Les têtes tournantes à l’unisson  

    Ma carcasse balance à son passage

    Mes chaînes cliquettent, attachées au quai

    Je roule mais je reste à terre, bien sage

    C’est pourtant pour naviguer que j’étais fait  

    On m’a garni de fanfreluches et de pots de fleurs

    Je porte sur mon dos tables et chaises

    Aucun marin à la barre, seulement des serveurs

    Et des voyageurs factices racontant des fadaises  

    J’ai des fourmis dans ma quille engourdie

    Ma proue oscille tourmentée par des impatiences

    Ma coque se ronge de rester à l’écurie

    Je rêve de naviguer, je rêve de partances  

    Ah ! Me détacher de ce quai où je suis prisonnier

    Partir sur le fleuve, longer l’histoire pétrifiée de Paris

    Aller plus loin, vers Rouen où fourmillent les clochers

    Au Havre ! Où je me frotterai aux gros navires surpris  

    Sentir l’eau clapoter et caresser mes flancs

    Voir la Lune dans le fleuve naviguer devant moi

    Voir défiler les berges, aller la proue au vent

    Avoir des marins pour amis, un capitaine pour roi  

    Et pourquoi pas la mer ? Pourquoi pas l’océan ?

    Plus de berges, plus de limites, que le ciel et l’eau

    Les vagues joueraient de moi comme d’un enfant

    Et me briseraient enfin en mille morceaux
     
     
    Paul Obraska
     

    DANS MA VILLE III

    CONFUSION
     

    Devant Notre-Dame, ses fleurs de pierre

    Sa croupe magnifique parée de verdure

    Les roues des rosaces teintant la lumière

    Les lourdes tours aux longues ouvertures  

    Le peintre confus a peint le Sacré-Cœur

    Peut-être a-t-il été poussé par la faim

    Pour croquer ce gâteau de blancheur 

    Sur le tableau exilé du modèle lointain  

    Il est des modèles qui rendent confus

    Beautés inimitables qu’il faut admirer

    Les contrefaçons en sont défendues  

    L’artiste modeste pour ne pas imiter

    Le charme sans pareil de la vue

    Expose en regard une pièce montée

    Paul Obraska
     

    DANS MA VILLE III

    PONT SAINT-LOUIS
     

    Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis

    Sous les yeux ronds de la Dame de pierre

    La Seine frôle les îles d’un baiser de cambouis

    Les mouettes volettent la prenant pour la mer  

    Les passants s’arrêtent, nonchalants

    Ils goûtent le délice de ne rien faire

    Les musiciens laissent leurs instruments

    Pour le plaisir de parler aux compères  

    Un amuseur s’époumone pour attirer le chaland

    Si l’un d’eux s’arrête, il fera foule

    Un piano mécanique joue à l’instrument

    En égrainant les notes que la bande déroule  

    Il fait bon vivre sur le pont Saint-Louis

    Le goût exotique d’un sorbet embouché

    Les musiques s’emmêlent jusqu’au seuil de la nuit

    Le soleil s’attarde avant de se coucher

    Paul Obraska

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  • Eglise-Abes.JPG

    RUE DES ABBESSES
     
    Ce Dimanche à l’église des Abbesses
    Le sonneur saoul sonne et se déchaîne
    Après avoir fait honneur au vin de messe
    Il carillonne l’hymne à la joie de Beethoven
     
      DSC00354.JPG

    CACOPHONIE
     
    Dans le square du poète Rictus, place des Abbesses
    Des bouts de langues échappées nues font le mur
    Des langues étranges, des langues étrangères
    Les unes contre les autres, elles se pressent
    Langues ennemies devenues impures
    Sans barrières, sans frontières
     
    Des hiéroglyphes désordonnés
    Eclats blancs d’abécédaire
    Des phrases amputées
    Des mots solitaires
     
    Peut-être des bêtises
    Peut-être des insultes
    Peut-être des mots d’amour
    Peut-être des mots de haine
    Des mots mélangés dans le bleu des carrés
    Alignés sur le mur comme des exemples à fusiller
     
    Et le pigeon voyageur au pied du mur regarde l’ouvrage
    Tous les messages transportés par-dessus les murs
    A travers les pays en paix ou livrés au carnage
    De la confusion des mots monte un murmure
    Une cacophonie que personne n’entend
    Que personne ne comprend
    Que personne ne lit
     
    Paul Obraska
     
    Carrousel-du-Sacr--Coeur.JPG

    MANEGE
     
    Manège cerclé de dorures, d’images de rêve
    Lampions comme des étoiles en plein soleil
    La musique métallique joue sans trêve
    Chaque enfant se presse de choisir sa merveille
     
    Le conquérant au galop figé de sa rosse
    Ameute son armée invisible par petits cris
    La princesse penche la tête hors du carrosse
    Pour saluer au passage sa famille attendrie
     
    L’aventurier en avion au courage incertain
    Jette un œil inquiet sur ses parents souriants
    Le chauffeur au volant qui pousse en vain
    Pour dépasser le cavalier immobile de devant
     
    Les enfants tournent en restant sur place
    En dignes habitants de la Terre
    Le manège tourne, le monde tourne et se déplace
    En faisant des ronds sans fin dans l’Univers.
     
    Paul Obraska

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  • BRUMES
     
    Brumes sur la ville, panaches frêles
    Gomment les contours, effacent la laideur
    Ville dans un rêve, ocre dans le ciel
    Qui saura effacer nos douleurs ?
     
    Brumes sur la ville, ocres souvenirs
    Contours tranchants de nos peines
    Rien ne peut les adoucir
    Ensevelies, elles coulent dans nos veines
     
    Angoisse, brume du malheur
    Efface l’espoir
    Gomme les joies, noircie nos heures
     
    Ville dans la brume, fantôme du soir
    Le monde s’évanouit dans le brouillard
    Reste la peur 


    Paul Obraska

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    NOVEMBRE AU SACRE-COEUR  

    Les chansons nées au-delà des mers S’élèvent des marches du Sacré-Cœur Les notes de guitare glissent  sur les pierres Et enveloppent  la voix du chanteur   Les gens assis près des notes de guitare Eblouis par le soleil froid de Novembre Regarde Paris lointain sous le brouillard Et les arbres d’automne semés d’ambre   Les gens venus d’au-delà des mers Dans ce fantôme d’été en Novembre Se sourient dans la douce lumière   Des photos en couleurs plein l’appareil Ils fredonnent sur les marches de pierre Le visage aux rayons obliques du soleil 

    Paul Obraska


     
        
     

    PLACE DU TERTRE

     

    Place du Tertre gorgée

    De promeneurs placides

    Les parasols au reflet blanc bleuté

    Ouvrent leurs corolles translucides

     

    Venue de la blancheur du ciel

    La lumière de décembre fait merveille

    A travers une trouée de ruelle

    Elle retouche les toiles d'un peu de soleil

     

    Devant les rangées de croûtes touchantes

    Les touristes cassent leur croûte aux cafés

    Les artistes abordent la planchette tentante

    Les blondes étrangères rubicondes à croquer

     



    Paul Obraska

     

      guitare-3.JPG


    POUR
     

    Une butte pour montagne Paris pour plaine Une vigne pour campagne Une église pour reine   Des escaliers pour rues Des marches pour bancs Des vivants pour statues Des morts pour talents   Des habitants pour mémoire Des copistes pour artistes Des défilés pour boire Des restaurants pour touristes   Des autos pour carrousel Un ascenseur pour rails Des caméras pour bretelles Des photos pour mitraille   De la pacotille pour Afrique Des quêteurs pour musiciens Des rengaines pour musique Des jouets pour trains   Des pavés pour nos pas Des ruelles pour nos yeux Une épaule pour mon bras

    Montmartre pour nous deux

     
    Paul Obraska


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    LE BATEAU-LAVOIR 


    Sur la place Emile Goudeau, les arbres entrelacés
    Veinent par l’ombre de leurs bras nus et noirs
    Le quadrillage bossu des pavés penchés
    Que le soleil peint sous leur pochoir.

    Les réverbères efflanqués et solitaires,
    Eteints le jour tels des noctambules endormis,
    Attendent patiemment que vienne la nuit
    Pour nous faire partager leurs lumières. 

    La place Emile Goudeau, de son perchoir,
    S’incline vers les Abbesses par la rue Ravignan.
    Sortis des cendres du bateau-lavoir,
    Des fantômes qui furent dissidents
    Viennent se reposer de leur gloire,
    A l’ombre des arbres, sur les bancs. 

    Peintres et poètes surgissent comme des mirages
    Dans le viseur des chasseurs d’images,
    Le déclencheur avide de ces lieux légendaires,
    Où sont passés Picasso, Gris, Apollinaire,
    Braque, Max Jacob, Vlaminck, Modigliani,
    Marie Laurencin, Van Dongen ou Dufy… 

    Ils ont quitté depuis longtemps la place inclinée,
    Mais derrière eux un parfum de poésie persiste
    Et le promeneur en ces lieux se met à rêver
    A l’éclosion magique de ce bouquet d’artistes


    Paul Obraska

       


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