• 155. L’eugénisme doux

    155. L’eugénisme doux

    L’eugénisme (terme introduit par Galton, cousin de Darwin) a pour ambition d'améliorer le patrimoine génétique de l’humanité comme on peut améliorer celui des animaux. Les conditions de cette « amélioration » consistant à écarter des groupes humains en leur interdisant de se perpétuer (étaient visés les classes sociales et races « inférieures », les handicapés, les psychiatriques, les alcooliques, les victimes de certaines infections, les homosexuels…). Le choix des groupes visés étant le plus souvent arbitraire pour ne pas dire scandaleux, et les moyens utilisés ayant été souvent inhumains, cette idéologie a derrière elle un lourd passé quand elle fut appliquée (internement, stérilisation, avortements, élimination) notamment dans des pays protestants ou asiatiques et bien sûr en Allemagne nazie. La sélection des populations est aujourd’hui, en principe, interdite dans la plupart des pays.

    L’eugénisme est né au XIXème siècle alors que la génétique était balbutiante. Aujourd’hui nous pouvons connaître le génome, non seulement de chaque individu né, mais aussi de l’individu à naître, au stade embryonnaire (notamment en cas de PMA). Nous connaissons certains profils génétiques à risque et nous sommes capables de suivre le développement fœtal in utero.

    Tous ces progrès scientifiques auxquels les premiers eugénistes n’auraient pas osé rêver (ils attribuaient souvent à l’hérédité des « tares » qui étaient en fait acquises) entre-ouvrent aujourd’hui la porte à un eugénisme doux.

    Sélection du sexe.

    En Asie et notamment en Inde, les filles sont sacrifiées par millions. Dans certaines régions de Chine ou d'Inde le déséquilibre peut atteindre 125 garçons pour 100 filles. Cette sélection peut continuer en Occident. Une étude de l'université d'Oxford paru en juin 2007 a montré que les mères d'origine indo-pakistanaise qui accouchent en Grande-Bretagne ont à partir du 3ème enfant,  un ratio garçon-fille déséquilibré (113 garçons nés pour 100 filles pour les naissances entre 1990 et 2005 contre 105 garçons pour 100 filles pour la moyenne nationale).

    Sélection des caractères.

    Dans l’objectif d’avoir un « enfant parfait » ou du moins selon ses désirs. Aux USA un établissement voulait, il y a quelques années, recueillir du sperme de « prix Nobel » pour le mettre à la disposition de femmes enfantant par fécondation in vitro ou par insémination. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de ce projet mais les détenteurs d’un prix Nobel étant en général assez âgés, je doute que leur sperme soit de bonne qualité, même s’ils avaient voulu se prêter à ce jeu. Un objectif semblable est aujourd’hui poursuivi en Chine qui a lancé début 2013 un grand programme de séquençage de l'ADN des surdoués (QI au moins égal à 160).  « L'objectif des Chinois est de déterminer les variants génétiques favorisant l'intelligence, en comparant le génome des surdoués à celui d'individus à QI moyen afin de sélectionner les embryons disposant du meilleur patrimoine ».

    Une méthode de sélection des gamètes des donneurs proposant aux parents de choisir certains traits spécifiques chez leurs enfants à naître a été récemment brevetée par la société 23andMe aux Etats-Unis. Cette méthode vise à améliorer les chances de produire un bébé ressemblant aux caractéristiques souhaitées par le couple bénéficiaire. Parmi celles-ci, peuvent figurer la taille, le sexe, la couleur des yeux, certains traits de personnalité ou encore les risque de développer une dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA) et certains types de cancer.

    Sélection sanitaire.

    Pour les grossesses normales, la surveillance échographique et les tests permettent de dépister in utero des anomalies qui peuvent pleinement justifier un avortement. Le diagnostic préimplantatoire (DPI), dans le cas d’une assistance médicale à la procréation, permet de dépister des maladies héréditaires graves et ce type de sélection est un progrès lorsque le profil génétique correspondant est bien identifié et que la probabilité d’avoir la maladie est forte. Mais cette sélection est susceptible de s’étendre. En Angleterre le strabisme est reconnu comme une raison valable de procéder à un DPI. En Australie dans les familles où il existe des cas d’autisme on trie les embryons mais comme on ne connait pas le gène de l’autisme, les garçons sont éliminés car trois fois plus atteints que les filles.

    A la certitude, on en vient à la probabilité ce qui peut conduire à éliminer des embryons qui aurait un risque, mais aucune certitude, d’avoir telle ou telle maladie. Sauf accidents mortels ou meurtres nous auront tous une ou plusieurs maladies, avec la connaissance de plus en plus approfondie du génome il ne restera plus beaucoup d’embryons à implanter en toute quiétude, mais dans le monde on dispose à présent de milliers d’ovules et des milliards de spermatozoïdes conservés dans des cuves d’azote liquide dont on peut se demander ce qu’il en sera fait.

    Le rôle du médecin est de prévenir ou de traiter des pathologies. Au lieu de tenter de trouver et de traiter les causes de la stérilité, il est intervenu directement dans le processus de la procréation. Le désir d’enfant a été pris en charge par la société dans de nombreux pays, faisant de ce désir quasiment un droit, et ouvrant ainsi la porte à l’eugénisme qui ne consiste plus à écarter des individus et à s’opposer à leur perpétuation comme au XIXème et au XXème siècle, mais à les empêcher de naître s’ils ne correspondent pas aux désirs éventuels d’un couple ou à privilégier la procréation d’individus au génome « performant ». Notons qu’il est probable que le grand physicien britannique Stephen Hawking ne serait pas né si l’on avait pu dépister, lorsqu’il n’était qu’un embryon, sa sclérose latérale amyotrophique future qui, aujourd’hui, le paralyse entièrement.

    Magritte : « Perspicacité »

    « Le droit à l’indifférenceL'exposition des Bruegel »

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 2 Mars 2014 à 11:21

    Un billet bigrement intéressant Doc, permettant de se poser des questions sur ce besoin de la race humaine à jouer les apprentis sorciers.

    L'avortement pour des raisons de viabilité d'un fœtus est tout à fait normal. J'ai eu le cas de l'une de mes filles qui a pris la décision d'avorter au sixième mois de grossesse alors que le dépistage d'une malformation du cœur de l'embryon avait été détecté à 4 mois de gestation. (Un seul ventricule). Elle a pris le temps, avec son époux,  d'y réfléchir, d'évaluer les chances de survie de cette petite Lila, de pousser les investigations pour prendre cette lourde et déchirante décision.

    Quand vous évoquez en fin de billet le rôle des médecins à traiter les causes de la stérilité, vous avez entièrement raison. Nous sommes conçus avec les gènes de nos parents et de leurs descendances, 7 génération pour certains je crois. Alors nous devons les accepter.

    Plutôt que de se consacrer à cet "eugénisme doux" qui a mon sens reste complètement suggestif, pourquoi de pas donner plus de moyens aux chercheurs pour guérir certaines maladies génétiques !

    Vous parliez de la sclérose en plaque de Stephen Hawking, mais depuis le temps, qu'a-t-on fait pour remédier à cette maladie que le corps médical reconnait enfin que cette maladie pouvait être transmise par les gènes.

    Ma grand mère paternelle en est morte, ma  sœur l'a déclarée en 1986. Excepté certain protocoles expérimentaux, il n'y a rien pour en guérir, et je sais très bien que sa fin est inéluctable à brève échéance maintenant. 

    Bon dimanche Doc. ZAZA

    2
    Dimanche 2 Mars 2014 à 11:45

    L'eugénisme ne date pas d'hier. Les anciens Spartiates le pratiquaient systématiquement qui "exposaient" les nouveau-nés chétifs.

    Moralement condamnable, l'eugénisme est une tentation à laquelle individuellement, si on le leur propose, de nombreux couples succombent. Pouvoir choisir d'avoir des garçons en Asie ou dans certaines cultures plus proche de nous en est un bon exemple.

    Et qui refuserait si le choix lui était proposé d'avoir un enfant possédant (à tort ou à raison) les gènes d'une bonne santé, de certaines caractéristiques physiques etc?

    Soyons plus clairs. Si un médecin propose un jour à une mère (en admettant que les progrès de la science le permettent) à la suite d'un DPI: "Vous préférez un grand garçon, beau, aux yeux bleus et très intelligent ou un petit bonhomme malingre, pas très malin et pas vraiment joli?", quelle serait la réponse?

    Vous m'objecterez que la déontologie peut lui interdire de poser cette question. Je vous répondrai que si la technique existe, il y en a beaucoup qui demanderont à en bénéficier et beaucoup aussi qui accepteront de l'utiliser.

    L'exemple ci-dessus qui conduit à des avortements de foetus féminins le prouve.

    A ce propos, j'ai lu quelque part (mais où?) que la surreprésentation d'hommes dans ces pays entraîne un surcroît d'agressivité dans les relations d la vie quotidienne.

    3
    Dimanche 2 Mars 2014 à 11:51

    @ ZAZA. Il y a en effet une déviation d'une partie de la médecine qui se consacre à satisfaire les convenances personnelles des individus (ce que je nomme "la médecine du bonheur").

    NB. Hawking serait atteint d'une sclérose latérale amyotrophique (SLA)

    4
    Dimanche 2 Mars 2014 à 12:00

    @ PANGLOSS. Quand on se vante de pouvoir faire quelque chose, il est fatal que les gens réclament d'en bénéficier. Les découvertes biologiques finissent par pulvériser les cadres éthiques. Pour les spartiates, j'ai lu récemment que ce serait une légende.

    5
    Dimanche 2 Mars 2014 à 14:51

    Déjà, le "droit à l'enfant" est un concept qui me révulse ! Il place l'enfant au rang de bien de consommation et ce que vous écrivez n'est pas fait pour me faire changer d'avis.

    "L'enfer est pavé de bonnes intentions" dit-on.... Il me semble que ce proverbe se justifie de jour en jour !

    6
    Dimanche 2 Mars 2014 à 17:44

    Le droit à l'enfant n'existe pas en tant que tel, mais il le devient dans les faits puisque la PMA est prise en charge par la société. On admet donc qu'un désir personnel doit être comblé par la collectivité.

    7
    Dimanche 2 Mars 2014 à 21:37

    nous n'avons pas fini de regretter l'intelligence et la technique..; Tout autant qu'on a pas fini d'en bénéficier. Je paraphrase je sais plus qui qui a dit que le progrès c'était bien mais que ça a duré trop longtemps. Au plaisir de vous lire

     

    8
    Dimanche 2 Mars 2014 à 22:41

    On peut parler de progrès lorsqu'il s'agit des découvertes scientifiques et de leurs applications techniques. Il finit par se creuser un fossé de plus en plus large entre les possibilités techniques et la société ou le mental des individus.

    9
    Lundi 3 Mars 2014 à 08:25

    Sur le long terme, c'est encore Dame Nature qui se révèle la plus farouche des eugénistes, via la loi de la sélection naturelle.

    Mais ses voies sont impénétrables. Si, il y a quelques millions d'années, juste avant la chute du météorite, on avait proposé aux lémuriens d'être plus gros, plus fort et de quitter leurs terriers pour vivre au grand air, ils auraient tous sauté sur l'occasion... et seraient tous morts le lendemain, pour notre plus grand malheur.

    10
    Lundi 3 Mars 2014 à 10:40

    C'est d'ailleurs à partir de la sélection naturelle de son cousin Darwin que Galton a conçu l'eugénisme. Les lois sociales en protégeant (et plutôt discrètement à son époque) les plus faibles allant contre la sélection naturelle.

    Il faut être costaud pour résister à une chute de météorite oh

    11
    Lundi 3 Mars 2014 à 17:29

    Je voulais dire par là qu'à l'époque de la chute de la météorite,  le bon profil de survie était d'être petit et de vivre sous terre, puisqu'en l'occurrence, les plus costauds, les dinosaures, ont disparu et laissé la place à des êtres beaucoup plus chétifs dont nous sommes les héritiers.

    Le problème des eugénistes est qu'ils pensent savoir quels sont les bons critères pour devenir meilleurs. Or, on ne sait jamais à l'avance ce genre de choses. Un exemple : la consanguinité. On pouvait légitimement penser à une époque qu'en se reproduisant uniquement à l'intérieur d'une famille de costauds ou d'intelligents  on développerait, génération après génération, la force et l'intelligence des membres de la famille. Ca paraissait logique. Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que c'est  le résultat inverse qui était obtenu.

    12
    Lundi 3 Mars 2014 à 18:31

    C'est pour ça que j'ai dit que le choix des populations visées par les eugénistes en se basant sur la sélection naturelle était arbitraire. On ne sait jamais à l'avance le profil génétique qui peut conduire à la survie. Pour donner un exemple : la drépanocytose est une maladie des globules rouges qui touche les noirs, or cette maladie permet de résister au paludisme...

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