•  

    LA TRICOTEUSE

     

    Une maille à l’endroit, une maille à l’envers

    Tête penchée, visage serein

    Les fines aiguilles entre les doigts fins

    Une pensée à l’endroit, une pensée à l’envers

    La femme au pull-over rouge rêve

     

    Elle démaille sa vie encore brève

    Un souvenir à l’endroit, un regret à l’envers

    Peut-être celui d’anciennes amours

    Et les doigts se croisent et courent

    Pendant que défilent les souvenirs

     

    Le tricot sort peu à peu de ses mains

    Et elle tricote à présent son avenir

    En suivant le fil des jours incertains

    Un désir à l’endroit, une crainte à l’envers

    Est-ce la pensée de l’enfant à venir ?

    Le visage lisse est nimbé de lumière

     

    Paul Obraska

    Moïse Kisling : « La femme au pull-over rouge »


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  •   freud large-interior

     

    LE TAUDIS EN FETE

     

    Sous les toits, dans un taudis

    Quatre adolescents assis et un enfant couché

    Ont revêtu leurs plus beaux habits

     

    De l’ocre macule les murs par endroits

    Des tuyaux rectilignes de métal rouillé

    Serpentent dénudés le long des parois

    Un miroir glauque au reflet estompé

    Deux robinets, un lavabo angulaire

    Ils ont avec soin balayé le plancher

    Sur la table pousse un buisson vert

    Dans la misère nue des quatre murs

    L’un contre l’autre, leurs corps serrés

    Les quatre jeunes gens à la morne figure

    Sur un lit de métal servant de canapé

    Se sont déguisés en riches créatures

    Robes à fleurs, robe à bandes dorées

    L’aîné, les pieds nus, les mains ballantes

    Un éventail brasse la froideur du taudis

    Une mandoline aux cordes manquantes

    C’est la fête amère des enfants démunis

     

    Quatre adolescents assis et un enfant couché

    Ont revêtu leurs plus beaux habits

    Ils posent dans un rêve désespéré

     

    Paul Obraska

     

    Lucian Freud « Intérieur W11 » (après Watteau) 1981-83


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  • soutine37a.jpg

     

     

     

    DECHEANCE

     

     

     Ses yeux rêvent de ce qu’elle fut

     Elle découvre une épaule osseuse

     La robe cache ses seins disparus

     Sur sa tête un chapeau de gueuse

     

     

     Un reste d’élégance dans le maintien

     Sa parole pourrait peut-être séduire

     Cette femme déchue a eu un destin

     Sa tête laide est pleine de souvenirs

     

     

     Ne la jugez pas sur les marques du temps

     Le corps assassin aujourd’hui l’abandonne

     Ne riez pas de ce qu’elle est à présent

     Elle était aussi belle qu’elle fut bonne

     

     

     Paul Obraska

     

     

     Chaim Soutine « Déchéance »

     


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  • Giacometti-l-homme-en-marche.jpgL’HOMME  EN MARCHE

     

    L’homme en marche

    Marche d’abord d’un bon pas

    Energiquement

    Il ne sait pas pourquoi il marche

    Il ne sait pas ce qui le pousse à marcher

    Il ne sait pas où il va vraiment

    Mais il continue à marcher

    Bêtement

     

    Le monde autour de lui défile

    Il reste le même immobile

    Mais il sent avec étonnement

    Que plus il marche plus il s’épuise

    Et plus il s’épuise

    Plus il sait où il va vraiment

    Fatalement

     

    Mais qu’importe le chemin

    L’essentiel est de marcher

    Qu’importe la fin

    L’homme marche le buste penché

    Il marche pour ne pas tomber

     

    Paul Obraska

     

    Giacometti « L’homme en marche »


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  •  

     

    vermeer jeune femme lisant une lettre devant une fenêtre oLA LETTRE

     

    Papier gravé de mots

    Message d’un instant

    Envoi d’un passé clos

    Retenu dans le temps

     

    La lettre venue de loin

    Postée dans le devenir

    Repose dans tes mains

    Comme un souvenir

     

    L’homme que tu aimes

    Et qui tenait la plume 

    Est-il toujours le même ?

     

    Les passions se consument

    En laissant des amours

    Leur encre d’amertume

     

    Paul Obraska

     

    Vermeer : « Jeune femme lisant une lettre devant une fenêtre ouverte »


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  • dali1-H-invisible.jpg

    Dali : "L'homme invisible"

     

    L’HOMME INVISIBLE

     

    Dans la pénombre vit un homme.

    Il n’est que ce qu’il consomme,

    Alors  peu à peu son ombre s’efface,

    Pour disparaitre aux yeux de ses pareils,

    Invisible corvéable perdu dans la masse.

     

    Ce ne sont pas les rayons du soleil

    Qui diffusent dans le  carré de lumière,

    La lucarne donne sur un mur lumineux.

    Un monde parallèle se cache derrière,

    Un monde virtuel éclaté en mille lieux,

    Et les humains invisibles restent assis,

    Le subissent ensemble ou s’oublient.

     

    Dans leur solitude fascinée,

    Ils regardent pour regarder,

    Ou entendent ce qu’on leur dit.

    Parfois leurs doigts tapent avec rage

    Pour lancer des salves de mots écrits

    Sur les fils, en échangeant leurs pages.

    Dans la pénombre et le silence habité,

    Dans cet univers bruissant d’images,

    L’homme de chair s’est désincarné.

     

     

    Paul obraska


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  • PORTRAITS XXVIII

    Lucian Freud « La jeune fille et le chaton » 1947

     

     

    DOUTE

     

    Douce jeune fille aux yeux rêveurs

    La main serrée sur le cou tu hésites

    Entre pulsion et peur

    Mais si tu veux le faire

    Alors fais-le vite

    Le chaton laisse faire

     

    La main qui l’étrangle

    Est celle de sa maîtresse

    Ses doigts comme des sangles

    Sont ceux de ses caresses

     

    Alors il ne risque rien                                                                                                                     

    Mais pourquoi ce silence ?

    Sa maîtresse serre sa main

    Le chaton perd confiance

     

    Et si elle l’étranglait tout de même ?

    On n’est pas à l’abri de ceux qui vous aiment

     

     Paul Obraska

     

     

     


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  • picabia Deux femmes aux pavotsINTIMITE

     

    Deux femmes seules se croient à l’abri

    Et se déshabillent derrière les pavots

    Nous les voyons retirer leurs habits

    Par la fenêtre indiscrète du tableau

     

    L’une achève de se dévêtir par le haut

    Ses seins lourds nimbés de lumière

    Les bras dans un geste de flamenco

    Yeux clos, elle est prête la première

     

    L’autre, le visage penché dans l’ombre

    Les doigts  sur une boucle rebelle

    Le flot défait de ses cheveux sombres

    Impatiente de rejoindre sa belle

     

    Paul Obraska

     Francis Picabia : « Deux femmes aux pavots »


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  • Bonnard-le-chat-blanc.jpg

    JALOUSIE

     

    L’homme furieux renversa l’assiette du chat

    En feulant le félin de ses yeux fendus le fixa

    La femme leva les yeux où perlait une larme

    L’homme furieux jeta le livre que lisait la femme

    Et les mots roulèrent comme des perles désunies

     

    Le chat se réfugia dans les bras de la femme

    Et demanda : « Pourquoi cette furie ? »

    « La jalousie » fit la femme en caressant le chat

    « De moi ? » questionna le chat en ronronnant

    « Non » répondit la femme fidèle en soupirant

    Et le chat fit le gros dos, sortit ses griffes et grogna

     

    Paul Obraska

     

    Pierre Bonnard : "Le chat blanc"

     

     

      


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  • schiele agony

     Egon Schiele "Agonie"

     

    AGONIE

     

    L’agonisant sur son grabat

    A déjà enfilé son crâne de squelette

    Sa peau a abandonné sa tête

    Noyé dans des couvertures en amas

    Aux couleurs vivantes et colorées

    Ses mains veulent peut-être prier

    Mais il n’est plus là

    Il n’a plus peur

    Il est ailleurs

     

    Le prêtre à tête de boxeur en colère

    Couronnée de sa tonsure

    Sa barbe noire en jugulaire

    Il prend, il ceinture

    Dans le cercle de ses bras écartés

    Tête basse prêt à foncer

    Son œil globuleux fixé

    Sur l’âme de l’agonisant

    Il veille plus qu’il ne prie

    Il surveille le mourant

    Il est à lui

     

    Mais l’agonisant s’est échappé

    Il est trop tard

    Il n’est plus à personne

    Il n’est nulle part

     

     

    Paul Obraska


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