• Déconseillé aux déprimés

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    DEREGLEMENT DES SENS

    Ils s’appartiennent les amants
    L’un contre l’autre, joue contre joue
    Pas aveugles mais malvoyants
    La tête dans le sac de l’amour fou
     
    La maigre osseuse est élancée
    La dépensière a de l’élégance
    La grosse de la volupté
    L’obèse de la prestance
    Le violent de la virilité
    L’entêté de la constance
    Et la séduction excuse l’infidélité
     
    Les amants après avoir été aveuglés
    Sortent du sac et deviennent sourds
    Ils n’écoutent que ce qu’ils veulent entendre
    Ils n’entendent que les mots d’amour
    Que les mots consentis, les mots tendres
    Ils n’entendent pas les mots amers
    Les mots d’ennui, les mots de colère
     
    Et les amants finissent par ne plus s’entendre
    Par ne plus se voir
    Leur amour n’a plus de sens
    Il n’a plus d’espoir
    Et ils remettent le sac pour l’indifférence


    Paul Obraska
     
    Magritte : "les amants"

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  • JEUX DE MAINS

    Il y a la main qui écrit, la main qui pétrit, la main qui peint, la main qui pétrit le pain. La main du médecin qui recherche le mal, celle du chirurgien qui le tranche pour le bien.

    Il y a la main complice qui donne une caresse à l’être que l’on aime, au chien qui vous aime, ou aux fesses tentatrices.

    Il y a les mains réunies, une menotte dans une grosse, une large sur une fine, les doigts entrelacés. De petites mains unies dans une ronde enfantine. Celles jointes en prière, ou menottées de fer pour avoir la paix.

    Il y a les mains qui parlent de ceux qui parlent trop ou de celui qui se tait parce qu’il est muet

    Il y a ceux qui tendent la main pour connaître leur destin, et ceux qui prétendent l’avoir dans leurs mains, mais n’en savent rien.

    Il y a celui qui tend la main, le dos au mur, parce qu’il n’a rien, sauf la soif et la faim.

    Il y a ceux en colère qui ferment la main pour en frapper le voisin ou le tenir en l’air pour menacer l’univers.

    Il y a les mains habiles qui trichent ou dérobent. Il arrive que devant des messieurs en robe, ils tombent dans la nasse comme des poissons morts.

    Il y a les mains assassines qui serrent le cou un peu fort : meurtre ou accident, au hasard du jugement.

    Il y a les hommes souriants qui se serrent longuement la main par devant, et jouent parfois à celui qui serre le plus fort, pour la photo, ou qui se passent la main dans le dos pour se trahir demain.

    Il y a ceux qui se salissent les mains dans les moyens justifiés par la fin ou dans le sang de la guerre et en sont fiers. Il y a ceux qui s’en lavent les mains, et même s’ils se donnent du mal leurs mains restent sales.

    Il y a les mains qui tremblent avec sur leur dos cette terrible crasse sénile, ces petites taches brunes qui petit à petit se touchent et tirent un voile blanc sur le destin de chacun.

     

     Albrecht Dürer : "Le Christ au milieu des docteurs" (détail)


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    Gustave Klimt "Musique"

    Il y a un lieu qui rassemble dans les cieux les musiciens morts avant de devenir vieux, ceux qui disparaissent avant quarante ans, et que leur génie rend immortels. 

    Pergolese en est le benjamin. Marie par son instinct de mère a un petit faible pour l'Italien. Quand on joue son Stabat Mater, elle l'écoute debout sous le charme sans pouvoir retenir ses larmes. 

    Quand Pergolèse vint, Purcell était déjà là en habit de cour après avoir quitté ses rois.

    Entre compositeurs lyriques ils se sont vite compris, et les deux s'inclinèrent quand Mozart arriva. Le grand Mozart déjà grand lorsqu'il était petit, tiré d'une fosse commune après qu'on l'eùt trouvé là où les croquemorts sous la neige l'avaient égaré 

    Schubert bohème et fidèle en amitié hésita à quitter le cimetière de Vienne où il était enterré près de son cher Beethoven. Lui qui n'avait pu partager de grand amour, lorsque le délicat Chopin arriva à son tour, il lui fit raconter sa passion pour Maria dont la maternelle George Sand le consola

    Mendelssohn venu peu avant, en homme raffiné les écoutait poliment. 

    Le dernier arrivé parmi eux fut Bizet trois mois après la création de Carmen, le temps que les critiques se déchaînent sur l'opéra qui allait triompher peu après. 

    Sur les portées des étoiles filantes, les musiciens aux chants inachevés composent les musiques enivrantes qu'ils n'ont pas eu le temps de créer. C'est ainsi que devant un ciel étoilé, devant l'orange d'un coucher de soleil, devant l'amour des amants, dans le rire des enfants, en tendant bien l'oreille on entend, venues des nues, des musiques inconnues.

         


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  • Vincent Van Gogh : "Résurrection de Lazare"

     

    Je suis dans un sommeil sans rêves

    Très profond tel un repos éternel

    Et j'entends une voix qui m'appelle

    Je connais cette voix qui s'élève

     

    Que dit-elle ? Qu'il faut que je me lève !

    Et que je marche ! Et encore quoi !

    Moi je ne marche pas

    Je suis au frais dans un sommeil de rêve

     

    Je fais le mort et garde les yeux fermés

    Je n'ai pas l'intention de me lever

    Et subir encore les tracas de la vie

     

    Subir le joug de l'Occupation*

    Subir les persécutions

    Jamais de la vie !

     

    Paul Obraska

    * Romaine


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  • LA COMPLAINTE DES MEUBLES

    Vincent Van Gogh "Le lit de Van Gogh à Arles"

    Il est temps que l'on se penche

    Sur la souffrance de ces exploités

    A-t-on pensé

    Aux armoires qui baillent de leurs planches

    Mais ne peuvent se coucher

    Aux lits toujours allongés

    Sans pouvoir se redresser

    Aux chaises debout sur quatre pieds

    Et qui ne peuvent jamais s'asseoir

    Et que dire des tiroirs

    Que l'on met sous clé

    Et des tables obligées d'écouter

    Des conversations dérisoires

     

    Comment ne pas comprendre en voyant

    Les bibliothèques obligées de se bourrer

    Leurs entrailles chargées de livres enivrants

    Que personne ne lit ou qu'on a oubliés

    Même rassemblés et lus avec émoi

    Pourquoi portent-elles un tel poids

    Alors qu'elles seront un jour vidées

    Les livres dispersés ou vendus ou jetés

    Lorsque le lecteur sera mort et enterré

     

    Les meubles se plaignent chaque nuit

    Ecoutez leurs craquements

    Ecoutez leurs gémissements

    Qui accompagnent votre insomnie


    Paul Obraska


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    SE SUPPORTER

    Magritte : "Méditation"

     

    Ainsi suis-je né

    Ainsi suis-je fait

    Il est trop tard pour protester

    Et se plaindre à qui d'être ainsi fait ?

    Et puis on se console comme on peut

    Ça aurait pu être pire

    Ça aurait pu être mieux

    Alors on prend l'habitude

    On émousse les angles

    On cache les creux

    On joue à être quelqu'un de bien

    Parfois ça marche

    Parfois ça marche pas

    Surtout avec les siens

    Alors il faut se supporter

    Et que les autres vous supportent

    Comme je suis né

    Comme je suis fait

    Et on devient insupportable

    Comme si les autres étaient responsables

    De ce que l'on est

    Et l'on devient vieux

    Avec le temps on finit par s'aimer

    Un peu

    Un peu tard

    Au moment de se quitter


    Paul Obraska

     

     

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    CREPUSCULE



    C’est l’heure où la Terre tourne son ombrelle

    Où l’eau du lac retient la lumière évanouie

    Où les cimes des arbres dentellent le ciel

    Où la masse des bois capte la nuit

     

    C’est l’heure où le silence bruit de bruits inconnus

    Où la pénombre se peuple d’êtres fabuleux

    Où le cri des oiseaux devient éperdu

    Où l’on craint qu’une bête habite chaque creux

     

    C’est l’heure où les fantômes astiquent leurs chaînes

    Où ceux qui nous habitent reprennent vie

    Où ceux qui sont morts réveillent nos peines

     

    C’est l’heure où l’on presse le pas

    Où l’on recherche en vain un abri

    Où l’on espère qu’un autre jour se lèvera.


    Paul Obraska


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    Gustav Klimt « Schubert au piano »

     

    Les belles inaccessibles si proches de lui,

    Perdues dans leurs pensées,

    Suivent la partition à la lueur des bougies.

    Une autre regarde la danse des mains nues

    Sur les touches dociles du clavier

    Où les chants de l’impromptu

    Mêlent leurs cadences.

    Elles frémissent en écoutant les graves gronder,

    Alors que les notes hautes s’élèvent pudiques,

    Retenues par le poids des silences.

    Et la mélodie un instant suspendue

    Reprend mélancolique,

    Comme un amour perdu,

    Pour s’éteindre en douce nostalgie,

    Dans le regret des passions disparues,

    Quand le grondement au loin s’évanouit.

     

    Paul Obraska

     


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    MELODRAME DIVIN

    Robert Campin « La trinité affligée (le trône de Dieu) »



    Dieu sur Son trône Se tient Lui-même dans Ses bras,

    Sa part souffrante comme un pantin inerte

    Que le montreur abandonne à sa perte.

    Un Dieu éternel peut-Il souffrir et mourir ici-bas ?

     

    Si la mort de l’homme est le châtiment de la vie,

    Elle fait partie de la perfection du Seigneur,

    Capable de vivre l’agonie et de mourir en acteur

    Pour Se relever à la fin et être applaudi.

     

    Le Père sur Son trône semble affligé.

    Mais pourquoi en voudrait-Il aux humains ?

    Ne s’est-Il pas envoyé sur terre pour être tué ?

    Les acteurs ont suivi le script de Son dessein.

     

    Pourquoi culpabiliser les hommes ?

    Sans supplice le message serait tombé à plat,

    Sans Golgotha pas de Rome,

    Pas de Christianisme sans croix.

     

    La Bonne Nouvelle a pu se répandre

    Une fois le sang du supplice versé

    Et le Héros revenu de Ses cendres.

    Le mélodrame divin s’est bien terminé.

     

    Paul Obraska

     


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