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    Emil Nolde "Mer d'automne VII"

     

     

     FIN D’AUTOMNE

     

    Les tourbillons du vent de novembre

    Soulèvent l’ocre robe de l’automne

    Les arbres dénudés de leur chair

    Montrent leur squelette de bois

    Leur parure d’or tombée à terre

    S’étale en vaguelettes éparpillées

    Que le vent retourne et fait rouler

    Le long des caniveaux humides

    Le balai les pousse en petits tas

    De restes odorants et putrides

    Qu’un monstre glouton déglutira

    Buvant les vagues mordorées

    Laissant à vif le bitume gris

    Des rues dénudées de Paris

     

     

     

    Paul Obraska

     


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    PAS

     

    Il court sur les trottoirs de la ville

    Son corps se plie à ses caprices

    Ses jambes virevoltent, dociles

    Il effleure l’asphalte avec délice

     

    Il surveille chacun de ses pas

    Chaque pas est une prouesse

    Avancer dans la foule est exploit

    Il s’obstine malgré sa faiblesse

     

    Il voit devant une femme marcher

    Elle avance vite dans la foule

    Ses talons claquent sur le pavé

    Il ne peut la suivre, il roule

     

    Il écoute les pas dans la ville

    Sur les dalles les bruits syncopés

    Il est là désormais immobile

    Et rêve de ses pas envolés

     

     

    Paul Obraska

     


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    JOURNEE MONDIALE DU REFUS DE LA MISERE
     


    INTERIEUR

     

    Matelas, couvertures, bouteilles, cartons

    Ne marchez pas dessus ! Un homme est enseveli

    Il est vivant, son souffle soulève les chiffons

    A l’intérieur des débris, un homme est endormi

     

    Les passants le frôlent  en l’évitant

    Les voitures éructent leur gaz carbonique

    Les banques exhibent leurs boites d’argent

    Près de l’homme démuni coule le fric

     

    Sur sa terrasse conquise, le vagabond

    Vit  ses rêves pour ne pas rêver sa vie

     Enfermé dans son alcôve de chiffons

     

    Il rêve de souvenirs ou d’impossibles envies

    Ses songes sont à lui, c’est son seul fond

    Il ne demande rien. Qu’il reste endormi
     
     
     


    INDIFFERENCE

     

    Comme un bateau échoué sur un banc de sable,

    Le vagabond restait assis, le dos courbé,

    Solitaire, Immobile, immuable,

    Il voyait les passants sans les regarder.

     

    A chaque fois que le promeneur passait près du banc,

    Il y trouvait toujours le vagabond, assis, le dos courbé,

    Une main possessive sur son sac de vêtements,

    Plié pensif sur son banc, sans rien demander.

     

    A chaque fois que le vagabond s’asseyait sur ce banc,

    Il voyait toujours passer ce même promeneur,

    Jetant autour de lui un coup d’œil indifférent,

    Du même pas régulier, toujours songeur.

     

    Pendant des jours et des jours, chaque après-midi,

    Les deux hommes se sont croisés, sans jamais se parler.

    Pour le promeneur, le vagabond restait toujours assis,

    Pour le vagabond, le promeneur ne faisait que marcher.


    Paul Obraska

     

     


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  • Claude Monet "Gare St Lazare, l'arrivée d'un train"


    GARES

     

    Je n'aime pas les gares

    Pas les petites devenues plus rares

    A ciel ouvert plantées dans les prés

    Calmes au bord des rails rouillés

    Comme des quais au bord de l'eau

    Où passent en sifflant sans s'arrêter

    Méprisant le modeste hameau

    Les longs trains hurlants

    Trouant l'air et levant le vent

     

    Je n'aime pas les grandes cavernes

    De métal obscur et de béton terne

    Où résonne un brouhaha continu

    Où la foule coule de crues en décrues

    Ceux qui arrivent et ceux sur le départ

    Ceux qui se retrouvent ou se séparent

    Ceux inquiets les yeux levés sur le tableau

    Et ceux qui courent traînant leurs fardeaux

     

    Mais les gares immuables n'y sont pour rien

    Je n'aime pas l'exode affolé du passé lointain

    Je n'aime pas l'inconnu des foules agitées

    Je n'aime pas la menace des uniformes armés

    Je n'aime pas leur regard quand il croise le mien

    Je n'aime pas les portes que l'on peut boucler

    Je n'aime pas le fantôme des pièges anciens


    Paul Obraska


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  • FRUITS

     

    L'ananas et sa houppe florale,

    Sa peau de crocodile végétal

    Aux écailles jaunes noyées de vert,

    Protégeant son cœur solaire

     

    Cerise, bille de pourpre noir

    Pendue en battant solitaire,

    Ou en famille sous leur toit vert.

     

    Goutte lourde de la poire

    Chargée de chair fondante.

    Craquement de la pomme croquante

    Lorsqu'on y plante les dents.

     

    Orange comme un soleil couchant

    Avec ses croissants de lune dedans.

    Sage mandarine sucrée

    Aux quartiers bien rangés.

     

    Pêche à la peau de douceur

    Que du doigt on caresse

    Avant d'en boire le cœur

    Débordant de tendresse.

     

    Figue violine, bourse pendante

    Gonflée de marmelade amarante.

    Kiwi, chair verte si onctueuse

    Dans son enveloppe terreuse.

     

    Généreuse pastèque d'eau gorgée

    Pour la soif des pays asséchés,

    Et melon comme un astre lourd.

     

    Fraise aux grains de beauté,

    Cœur rose, de rouge cerclé.

    Framboise à la peau de velours,

    Délicieux rubis qu'on déguste.

     

    Raisins blancs ou noirs agrippés

    Aux branches de leur petit arbuste

    Dans un rêve mort de vin bachique.

     

    Blonde banane phallique

    S'offrant toute entière,

    Une fois la peau écartelée.

     

    Mûre, framboise noire des roncières,

    Myrtille, petite nuit bleutée,

    Groseille, perle acidulée.

     

    Et toi, modeste abricot

    Déjà confiture autour du noyau

     

    Je vous aime.


    Paul Obraska


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  • GENERATIONS

     

    Le père tient un œuf éclos dans sa main

    Génération encore humide, étonnée d'être née

    La mère est soulagée d'avoir fini de le couver

    C'est l'âge où les parents pensent au lendemain

     

    Le petit frère déjà conscient des menaces

    Sur sa tête que lui réserve la vie

    A gardé son casque de carton bouilli

    C'est l'âge où l'on croit encore aux cuirasses

     

    Une bande d'enfants sort de l'école

    C'est l'âge des confrontations

    Pas de parents jusqu'à la maison

    On se pousse, on se tape et on rigole

     

    Un jeune homme sur son scooter

    Pense à sa nouvelle amie

    Il va démarrer ventre à terre

    C'est l'âge des conneries

     

    La génération qui regarde en arrière

    Ne figure pas sur la photo

    C'est l'âge de poussières

    Elle est sortie du tableau


    Paul Obraska


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  • Photo de Stéphane Kindler


    TRAINS DE NUIT

     

    Jetés comme une brassée de branches mortes

    Les rails s'entrelacent avant de mourir à la gare

    Luisantes sous la lune qu'un nuage emporte

    Les gerbes de métal se fondent dans le noir

     

    Les rectangles de lumière alignés dans la nuit

    Défilent à la volée dans un fondu enchaîné

    Des visages à peine entrevus s'enfuient

    Dans un vieux film aux images saccadées

     

    Le train de nuit s'échappe à travers champs

    Dans l'obscurité il suit son chemin de fer

    De battement en battement

    Il file droit ses roues dans les fers

     

    Le train de nuit emporte sa charge humaine

    Course dans le noir dans le  cours des jours

    Une charge de pensées de joies et de peines

    Quitter ceux qu'on aime ou aller aux amours

     

    Le train de nuit transporte des soldats en armes

    Le goût amer sur les lèvres du dernier baiser

    Des femmes qu'ils ont quittées en larmes

    Défilent les villages qu'ils espèrent retrouver

     

    Dans la nuit un train de wagons pour bestiaux

    Déporte sa cargaison d'humains prostrés

    La clarté des gares éclaire à travers les barreaux

    Les faces hagardes et les corps étouffés

     

    Le train de nuit fonce dans le noir assassin

    Un aller simple pour un unique voyage

    Les voyageurs immobiles s'effacent un à un

    Le convoi désert devient paysage

    Paul Obraska


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  • TEMPS FARCEUR

     

    Facétieux monument

    Amas d'horloges arrêtées

    Heures désordonnées

    Pied de nez aux passants

     

    Temps fou d'un monde parallèle

    Gros yeux ironiques

    Aux deux cils obliques

    Regard multiple sur les mortels

     

    Laisser-aller des pigeons

    Sans respect pour l'éternel

    Arrosé de déjections

     

    Fientes sur ce menhir

    Comme les fugaces souvenirs

    Que nous laisseront


    Paul Obraska 

     



    DESERT DE FER

     

    Quiétude incongrue des gares désertées

    Cathédrales noires de métal et de verre

    Laideur des espaces déshérités

    Rêve de départs vers d'autres terres

     

    Quais de béton perdus dans l'horizon

    Etrangement nus, calmes, dépouillés

    Vidés de ses foules marchant à l'unisson

    Rêve de nomades changeant de destinée

     

    Rails inutiles, doubles lignes de lumière

    Couples métalliques en route pour l'infini

    Rêve impossible d'une étreinte de fer

     

    Wagons immobiles, désarticulés

    Délaissés par les monstres enfuis

    Rêve de glissades saccadées

    Paul Obraska


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  • LA SEINE

     

    Eaux éphémères du fleuve éternel

    Son grand corps se faufile dans la ville

    Frôlant au passage les îles jumelles

    Et le doigt recourbé de la Seine enfile

     L'anneau de pierre du vieux Paris

     

    Les flots du fleuve passent en silence

    Avec l'indifférence hautaine du mépris

    Près des hommes et leurs turbulences

    En accueillant parfois leurs cadavres

    Qu'ils charrient d'un trait jusqu'au Havre

     

    Le promeneur sur les quais de la Seine

    Se sent petit près du fleuve vénérable

    Ses eaux passent et renaissent sans peine

    Alors qu'il promène son corps périssable

     

     Paul Obraska


       

    PONT

     

    Un pont accouple les berges parallèles,

    Lèvres ouvertes maquillées de murs,

    Lien étroit porté par les arches jumelles,

    Agrafe agriffée aux bords d'une coupure.

     

    Le pont sépare ce qu'il rapproche,

    Parenthèse suspendue en l'air

    Entre les rives qu'elle accroche.

     

    Pont, lieu de passage, lieu transitoire.

    Sur son dos, je passe et suis nulle part :

    Ni dans l'eau, ni dans le ciel, ni sur la terre.

    D'une rive à l'autre je passe une frontière.

     

    Je peux reculer vers le monde d'où je viens,

    Je peux m'aventurer vers celui que j'ignore,

    Ou m'arrêter un temps sans choisir mon chemin,

    Rester sur ce passage qui ressemble à mon sort.

     

    Le passant penché au-dessus du garde-fou

    Regarde le fleuve mobile refléter sa face floue,

    Image dans l'eau claire comme une pépite d'or.

     

    Le garde-fou protège l'errance des déséquilibrés,

    Mais sa barrière ne peut retenir les désespérés

    Qui enjambent la frontière entre la vie et la mort.


    Paul Obraska


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    MAI

     

    En ce mois de mai ensoleillé

    Les hommes infidèles sont jaloux

    Ils regardent les femmes déambuler

    Et marchent en se tordant le cou

    Pour suivre les madones dénudées

     

    Ils les voient aux terrasses des cafés

    Les épaules rondes où glisse la lumière

    Les jupes légères sur les jambes nues

    Ou relevées bien haut sans manière

    Derrière les tables dressées dans les rues

    Pour laisser un peu de la chaleur du ciel

    Caresser leur peau refroidie par l'hiver

     

    Les hommes sont jaloux des rayons solaires

    Qui déshabillent facilement les femmes fidèles

    Bien mieux qu'ils ne sauront jamais le faire

    Paul Obraska 

     



    ODEURS

     

    Les effluves panachés s'élèvent du bitume

    Odeurs d'essence et d'ordures de bennes

    Déchets de trottoirs que les urines parfument

    Bouches d'égout à la mauvaise haleine

     

    La truffe canine hume les déjections fraternelles

    Concentrée avec délice sur les odeurs merdiques

    Et lèche affectueusement le  maître en chien fidèle

    Partageant le secret d'arômes mirifiques

     

    Sur le pas de restaurants aux cuisines lointaines

    Des senteurs exotiques parfument la chaussée

    Tapis volant pour des voyages sans peine

    Vers l'orient de contrées affamées

     

    Le halot de fragrance d'une femme qui passe

    Offre aux inconnus croisés sa toilette matinale

    Au bord d'un jardin que les murs enchâssent

    Le miracle des troènes dont l'essence s'exhale

     

    Paris étouffe sous un garrot de chaleur

    La ville incontinente lâche des vents mêlés

    Son air saturé d'inextricables odeurs

    Assaille dans la moiteur nos nez affolés


    Paul Obraska


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