•  


    Félix Vallotton "Portrait de la femme au chapeau noir"

     
     

    Elle avait gardé son chapeau

    Orné d'un ruban rose et blanc

    Elle avait gardé les yeux clos

    En retenant d'une main

    Sa robe négligemment

    Elle avait dévoilé distraitement

    Un sein

    Et recouvert par malice son voisin

    La poitrine découverte couronnée

    De l'ovale d'or d'un fin collier

     

    C'était le chapeau gardé sur la tête

    Qui avait rendu ce sein si nu

    Et les paupières closes qui avaient rendu

    Ce visage si serein, la pose si coquette

    Et la femme offerte si prête


    Paul Obraska


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  • IL PLEUT SUR PARIS


    Gustave Caillebotte « Paris : un jour de pluie »

     

    Il pleut sur Paris

    Les champignons poussent sur les têtes

    Les couples se serrent pour être à l’abri

    L’ombre des pépins leur fait une voilette

     

    Les pavés glissants font petits miroirs

    Les roues éclaboussent les passants

    Les flaques dans le creux des trottoirs

    Attirent les chaussures des enfants

     

    Les portes cochères servent d’asile

    Les fenêtres ont leur verre cathédrale

    La chaussée brille de reflets d’huile

     

    Des rayures chutent du ciel lacrymal

    Une estompe humide passe sur la ville

    Et la nue se teint de jaune pâle

     

    Paul Obraska

     


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  • La femme dresse son long corps frêle,

    La chevelure rousse comme une crinière de lion

    Mange son visage amaigri, d’une pâleur mortelle.

    Elle nous regarde de ses grands yeux ronds.

     

    Un regard de surprise et de mélancolie,

    Elle voit son corps mince et fragile déformé

    Par cette protubérance qui sans cesse grossit

    Et que son ventre distendu parvient à supporter.

     

    Cet œuf étranger fait partie d’elle-même,

    Il se nourrit de son corps malgré son vouloir,

    Mais déjà, sans le connaître, elle l’aime.

    Sans elle, il ne serait qu’un espoir.

     

    Un corps noir comme un têtard géant

    S’enroule autour de la belle dénudée.

    Les dorures d’une draperie à ses flancs,

    Son pubis roux sur voile céleste étoilé.

     

    Elle se croit seule la femme innocente.

    Pourtant, derrière, elle est surveillée

    Par des faces d’homme inquiétantes,

    Expriment–elles l’envie ou l’hostilité ?

    Ces mâles attendent-ils l’enfant à naître ?

    Voudront-ils de suite l’emporter ?

    Pour en faire un soldat peut-être.

     

    Sur elle, un crâne de squelette est penché.

    Que la femme ne se fasse pas d’illusion :

    L’enfant qu’elle porte sera peut-être mort-né,

    Ou naîtra pour mourir de toute façon.

    Gustav Klimt "Espérance"                    

    Paul Obraska


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  • MONTMARTRE

    Une butte pour montagne

    Paris pour plaine

    Une vigne pour campagne

    Une église pour reine

     

    Des escaliers pour rues

    Des marches pour bancs

    Des vivants pour statues

    Des morts pour talents

     

    Des habitants pour mémoire

    Des copistes pour artistes

    Des défilés pour boire

    Des restaurants pour touristes

     

    Des autos pour carrousel

    Un ascenseur pour rails

    Des caméras pour bretelles

    Des photos pour mitraille

     

    De la pacotille pour Afrique

    Des quêteurs pour musiciens

    Des rengaines pour musique

    Des jouets pour trains

     

    Des pavés pour nos pas

    Des ruelles pour nos yeux

    Une épaule pour mon bras

    Montmartre pour nous deux

     

    Paul Obraska


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  • Le bateau-lavoir

     

    Sur la place Emile Goudeau, les arbres entrelacés

    Veinent par l’ombre de leurs bras nus et noirs

    Le quadrillage bossu des pavés penchés

    Que le soleil peint sous leur pochoir.

     

    Les réverbères efflanqués et solitaires,

    Eteints le jour, tels des noctambules endormis,

    Attendent patiemment que vienne la nuit

    Pour nous faire partager leurs lumières.

     

    La place Emile Goudeau, de son perchoir,

    S’incline vers les Abbesses par la rue Ravignan.

    Sortis des cendres du bateau-lavoir,

    Des fantômes qui furent dissidents

    Viennent se reposer de leur gloire,

    A l’ombre des arbres, sur les bancs.

     

    Peintres et poètes surgissent comme des mirages

    Dans le viseur des chasseurs d’images,

    Le déclencheur avide de ces lieux légendaires,

    Où sont passés Picasso, Gris, Apollinaire,

    Braque, Max Jacob, Vlaminck, Modigliani,

    Marie Laurencin, Van Dongen ou Dufy…

     

    Ils ont quitté depuis longtemps la place inclinée,

    Mais derrière eux un parfum de poésie persiste

    Et le promeneur en ces lieux se met à rêver

    A l’éclosion magique de ce bouquet d’artistes

     

    Paul Obraska


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  • Dans le square du poète Rictus, place des Abbesses

    Des bouts de langues échappées nues font le mur

    Des langues étranges, des langues étrangères

    Les unes contre les autres, elles se pressent

    Langues ennemies sans armure

    Sans barrières, sans frontières

     

    Des hiéroglyphes désordonnés

    Eclats blancs d’abécédaire

    Des phrases amputées

    Des mots solitaires

     

    Peut-être des bêtises

    Peut-être des insultes

    Peut-être des mots d’amour

    Peut-être des mots de haine

    Des mots mélangés dans le bleu des carrés

    Alignés sur le mur comme des exemples à  fusiller

     

    Et le pigeon voyageur au pied du mur regarde l’ouvrage

    Tous les messages transportés par-dessus les murs

    A travers les pays en paix ou livrés au carnage

    De la confusion des mots monte un murmure

    Une cacophonie que personne n’entend

    Que personne ne comprend

    Que personne ne lit

     

                Paul Obraska

    (en cliquant sur l'image vous pouvez l'agrandir)


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  •  

    Jetés comme une brassée de branches mortes  

    Les rails s'entrelacent avant de mourir à la gare  

    Luisantes sous la lune qu'un nuage emporte  

    Les gerbes de métal se fondent dans le noir  

       

    Les rectangles de lumière alignés dans la nuit  

    Défilent à la volée dans un fondu enchaîné  

    Des visages à peine entrevus s'enfuient  

    Dans un vieux film aux images saccadées  

       

    Le train de nuit s'échappe à travers champs  

    Dans l'obscurité il suit son chemin de fer  

    De battement en battement  

    Il file droit ses roues dans les fers  

       

    Le train de nuit emporte sa charge humaine  

    Course dans le noir dans le  cours des jours  

    Une charge de pensées de joies et de peines  

    Quitter ceux qu'on aime ou aller aux amours  

       

    Le train de nuit transporte des soldats en armes  

    Le goût amer sur les lèvres du dernier baiser  

    Des femmes qu'ils ont quittées en larmes  

    Défilent les villages qu'ils espèrent retrouver  

       

    Dans la nuit un train de wagons pour bestiaux  

    Déporte sa cargaison d'humains prostrés  

    La clarté des gares éclaire à travers les barreaux  

    Les faces hagardes et les corps étouffés  

       

    Le train de nuit fonce dans le noir assassin  

    Un aller simple pour un unique voyage  

    Les voyageurs immobiles s'effacent un à un  

    Le convoi désert devient paysage
     

    Paul Obraska


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  •  

     

      

    ÊTRE LE PREMIER        

      

    Les hommes se donnent bien du mal - Pour être le premier - Et inscrire leur nom dans les annales - Des noms pour la plupart oubliés. 

    Le premier à découvrir une terre - Déjà habitée - Pour y planter son drapeau - Et commencer une guerre.

    Le premier à grimper sur un pic - Pour redescendre aussitôt - Le premier à courir aussi vite - Avant d’être dépassé.

    Le premier à traverser les mers - Vent debout, vent arrière - A l’endroit, à l’envers - Avant d’être repêché.

    Il y a ceux qui ne seront jamais premiers - Ni sur terre - Ni sur les mers - Ni dans les cieux - Mais qui exigent de l’être au moins une fois - Pour ces prétentieux - Qui ne tentent aucun exploit - Il y a la vierge à déflorer - On est le premier que l’on peut.

      

    Paul Obraska

    Klimt : "La vierge"      


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  • Rencontre improbable

     

    IL  A  FALLU  

      

    Qu’il a fallu de miracles, qu’il a fallu de hasards  

    Pour que ces deux    êtres se soient rencontrés  

    Qu’ils soient  réunis, ici, dans un même regard  

    Qu’ils se touchent  et échangent leurs baisers  

       

    Il a fallu être tirés à la loterie cellulaire  

    Il a fallu être nés dans le même temps  

    Rejetons de générations millénaires  

    Migrantes depuis la nuit des temps  

       

    Leurs ancêtres ont traversé pays et continents  

    Echappés aux massacres et aux destructions  

    Ils ont pu laisser une chaîne de descendants  

    Pour que s’attachent enfin ces deux maillons  

       

    Il a fallu que les deux puissent surmonter  

    Les dangers, les maladies, les accidents  

    Rester toujours en vie pour se rencontrer  

    Il a fallu de la chance pour rester vivant  

       

    Parmi la multitude sur la Terre immense  

    Il a fallu se croiser sous les mêmes cieux  

    L’un aurait pu être retardé, l’autre en avance  

    Ils furent là au même moment, en un même lieu  

       

    Il a fallu se voir  

    Il a fallu se plaire  

    Il a fallu oser  

    Il a fallu s’aimer  

       

    C’est improbable  

    C’est impossible  

    Cette idylle ne l’ont-ils pas rêvée ?  

       

    Paul    Obraska  

       

    Chagall :     « Amants en bleu »  


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  • DSC00248.JPG

     

    LA COMPLAINTE DE LA PENICHE

     

    Près de moi un bateau vient de passer

    Enfilant les ombres humides des ponts

    Chargé jusqu’à la gueule d’une foule ensoleillée

    Les têtes tournantes à l’unisson

     

    Ma carcasse balance à son passage

    Mes chaînes cliquettent attachées au quai

    Je roule mais je reste à terre, bien sage

    C’est pourtant pour naviguer que j’étais fait

     

    On m’a garni de fanfreluches et de pots de fleurs

    Je porte sur mon dos tables et chaises

    Aucun marin à la barre, seulement des serveurs

    Et des voyageurs factices racontant des fadaises

     

    J’ai des fourmis dans ma quille engourdie

    Ma proue oscille tourmentée par des impatiences

    Ma coque se ronge de rester à l’écurie

    Je rêve de naviguer, je rêve de partances

     

    Ah ! Me détacher de ce quai où je suis prisonnier

    Partir sur le fleuve, longer l’histoire pétrifiée de Paris

    Aller plus loin, vers Rouen où fourmillent les clochers

    Au Havre ! Où je me frotterai aux gros navires surpris

     

    Sentir l’eau clapoter et caresser mes flancs

    Voir la Lune dans le fleuve naviguer devant moi

    Voir défiler les berges, aller la proue au vent

    Avoir des marins pour amis, un capitaine pour roi

     

    Et pourquoi pas la mer ? Pourquoi pas l’océan ?

    Plus de berges, plus de limites, que le ciel et l’eau

    Les vagues joueraient de moi comme d’un enfant

    Et me briseraient enfin en mille morceaux

     

    Paul Obraska


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