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    Matin

     

    L’homme ouvrit la fenêtre

    Et regarda le matin naître

    Etirer ses bras au loin

    Ce séducteur de matin

    Tenait la terre embrassée

    Enfin sa moitié

    L’homme en fit autant

    Et gloussa doucement

    Il était heureusement surpris

    D’être encore en vie

     

    La nuit était passée

    Et la nuit tout peut arriver

    Il s’était encore une fois

    Sorti de ce mauvais pas

    Ils disent que la nuit c’est du repos

    C’est faux

    Il se passe des tas de choses la nuit

    On est poursuivi

    On tombe dans une chute sans fin

    On cherche des choses en vain

    Les morts surgissent du temps

    Ils ne sont jamais contents

    Ils viennent vous faire des reproches

    Surtout les défunts proches

     

    C’est pire quant le jour est dans la nuit

    C’est bien pire l’insomnie

    On ne peut pas se réveiller

    Soulagé d’avoir rêvé

    Et la douleur se retourne dans le lit

    Fâchée de ne pas être endormie

     

    Il y a tout de même de bonnes choses dans la nuit

    La mort peut arriver sans crier gare

    On peut mourir sans le savoir

    Sans attendre la peur au ventre

    Que la mort frappe et entre

    En déchirant le corps à sa façon

    La nuit on meurt par distraction

    En pensant à autre chose

    C’est une bonne chose

     

    Alors l’homme regarde le matin se lever

    Un matin de plus c’est toujours ça de gagné

    Il se dit qu’il faut en profiter

    Ce sera peut-être le dernier

    Et il va déjeuner

    En murmurant ces deux vers

    De Prévert :

    « Et j’égorge en plein soleil

    Les plus beaux rêves de mes nuits »

     

    Paul Obraska

     

    Illustration : Camille Pissaro « Soleil levant à Eragny »


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  • Barocci-Federico-nativity.jpg

     

    SQUATTERS

     

    Si ce n’est pas malheureux de voir ça !

    Ce n’est pas chrétien d’en arriver là !

    Ce sont des braves gens bien éduqués

    Pas des immigrés

    L’homme a du travail

    La femme n’a jamais fauté

    Ils sont pourtant sur la paille

    C’est dans une étable qu’elle a du accoucher

    Entre un âne et un bœuf

    D’un enfant beau comme un dieu

    Blotti dans une crèche, c’est scandaleux !

     

    Les associations se sont mobilisées

    Les autorités ont été alertées

    C’est une étoile jaune qui les a guidées

    Des messieurs ont fini par venir à leur secours

    Avec un psychologue dans une cellule

    Dans l’étable ils sont restés incrédules

    Alors il y a eu de beaux discours

    Ils se sont pris pour des rois mages

    Ils ont fait semblant d’adorer le nouveau-né

    Pour donner d’eux une belle image

    Heureusement qu’il y avait les bergers

    Pour donner à la famille de quoi manger

     

    Pour finir, pérorant dans l’étable, les autorités

    Devant l’homme, la femme et le nouveau-né

    Devant le bœuf, l’âne, les bergers et leurs agneaux

    Sont montés sur leurs grands chevaux

    Et ont dit avant de partir : « plus jamais ça ! »

    J’espère que Dieu les entendra

     

     

    Paul Obraska

     

    Illustration : Barocci Federico « Nativité » 1597


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  • -kandinsky-cimetiere-arabe.jpg

    Kandinsky : "Cimetière arabe"

     

     

    Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?

    Ils sont innombrables et les cimetières si petits

    Sont-ils la terre que piétinent les vivants ?

     

    Peut-être lassés d’être piétinés sortent-ils la nuit

    Hors de leurs boîtes de bois verni les squelettes

    Iraient se promener dans un bruit de cliquetis

    Les momies dérouleraient leurs bandelettes

    Et sortiraient du sarcophage sans leur habit

    Les pharaons quitteraient le noir des pyramides

    Pour jouer sous la lune avec le sable du désert

    Et ceux qui n’ont pas eu de sépulture solide

    Émergeraient comme des racines de la terre

     

    Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?

    Les cimetières sont si petits mais le ciel est si grand

     

    Peut-être errent-ils dans le firmament

    En soufflant sur la queue des comètes

    Pour en faire de la poussière d’argent

    Les morts emporteraient leurs squelettes

    Pour fabriquer avec des météorites filants

    Aux cieux les morts feraient ainsi la fête

    Et laisseraient la terre aux vivants

     

    Alors les vivants ne devraient pas encombrer les nues

    S’ils veulent que les morts ne leur tombent pas dessus

     

     

     

     Paul Obraska


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  •  

    LES CONFESSIONS DE SATAN (Une brève histoire du XXème siècle)  Bosch : "L'Enfer"

     

    I

    Dans le XXe siècle, J’ai beaucoup investibosch38

    Et  Me voilà diablement content.

    On recherche des Justes pour le Paradis,

    Et ici, Je ne sais que faire des Méchants.

    II

    L’Europe M’a offert dès le début

    Ses peuples sombrant dans la guerre,

    Dans un grand massacre inattendu

    Pour de misérables talus de terre.

    Les soldats creusaient leurs tombes,

    En sortaient tels des spectres pour mourir,

    Les membres amputés par les bombes.

    On fête en Novembre leur souvenir.

    III

    J’ai eu le Géorgien destiné à la prêtrise,

    Quittant heureusement le séminaire,

    Pour torturer ses amis accusés de traîtrise

    Et emplir par millions les cimetières.

    Mais ses nombreux peuples opprimés

    L’appelait avec amour : « Petit Père »

    Je ne peux qu’admirer cet être aimé

    Pour avoir tiré un rideau de fer

    IV

    Mon préféré était le fol Autrichien,

    Quatrième enfant de parents issus

    De cousins germains. Par Mes soins,

    Ce fut le premier qui  survécut.

    Ah ! L’Autrichien n’a pas été ingrat.

    Il s’est de suite attaqué au peuple élu,

    Celui-là même qui au monde révéla

    Mon Concurrent et le Paradis perdu.

    Massacre grandiose parce qu’inutile.

    Dans le monde, il souffla la tempête,

    Dans l’ignoble, l’Autrichien était habile

    Pour transformer les hommes en bêtes.

    Il déclencha une guerre mondiale,

    Terminée en apothéose au Japon.                                                                                   

    A côté du beau feu d’artifice final,

    L’Enfer lui-même paraissait pâlichon.

    V

    Deux Asiatiques m’ont fait bien rire !

    Le Chinois qui débordait d’imagination

    Pour baptiser avec délicatesse le pire,

    En jouant avec les morts par millions.

    Les Cent Fleurs bien arrosées de sang,

    Le Grand Bond en Avant : une culbute

    Qui laissa son pays affamé et pantelant,

    Et la Révolution Culturelle des incultes.

    Il se piquait de danse et de poétique,

    Mort, on ne semble pas lui en vouloir

    Son portrait reste sur les places publiques

    Comme un fantôme gardant son pouvoir.

    VI

    Le Cambodgien était un triste comique :

    Il voulait bâtir les villes à la campagne,

    Et sans diplôme, il trouva plus pratique

    De tuer ou mettre les diplômés au bagne.

    Si le Cambodgien était plus primaire,

    Sa folie efficace a mis sans remords

    Un bon tiers de son peuple au cimetière,

    Pour finir en paix en escamotant sa mort.

    Il a été aussi élève d’une école catholique,

    Et je remercie en passant les bons pères,

    Les Evangiles révélées aux diaboliques

    Ont envoyé nombre de clients en Enfer.

    VII

    Le quatuor du XXe siècle reste inégalé,

    Leur requiem flotte encore sur le monde,

    Ses membres ont leurs amateurs fascinés

    Qui viennent encore fleurir leurs tombes.

    D’autres à l’écoute sont leurs apprentis,

    Je ne compte plus les sombres dictateurs,

    Gras vampires saignant à blanc leur pays,

    Sous tous les cieux, des pôles à l’équateur.

    VIII

    Les meutes se sont passées de meneurs,

    A l’occasion elles ont tué leurs voisins,

    Charcutant la chair comme des amateurs.

    La perversité des hommes parait sans fin,

    La cruauté a des ressources prolifiques :

    Attentats, guerres, famine, machettes,

    Et frappes chirurgicales hémorragiques.

    Le Mal et l’Enfer a toujours été à la fête !

    IX

    La Science a offert aux hommes des jouets

    Qui leur permet de contempler les agonies.

    Je me réjouis des avantages du Progrès

    Qui rend plus efficaces ceux pris de folie,

    Et on tue au Nom de Mon Concurrent.

    Je me régale du massacre des innocents,

    Le XXe siècle était une bonne cuvée,

    Mais le siècle présent a bien commencé !

     

    Paul Obraska


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  •  

    Dédié à Mr Antoine Zacharias

    VORACE

     

    J'accumule...J'accumule...J'accumule...

    Même quand je dors, pendant mon absence

    J'accumule de l'argent à ne savoir qu'en faire

     

    Il arrive dans mes poches sous toutes ses formes

    Actions, bénéfices, jetons de présence

    Indemnités, primes, salaires

    Ma fortune est énorme

     

    Je n'ai jamais assez de sous

    Je tire de l'argent de partout

    Même si je ne sais qu'en faire

    Mes autos, je ne m'en sers guère

    J'ai bien sûr une voiture de fonction

    Je possède appartements et maisons

    Mais je ne m'y rends que pour recevoir

    Ceux dont je cherche à tirer de l'argent

     

    Du matin jusqu'au soir

    Je consacre tout mon temps

    A grossir mes avoirs dont je n'ai nul besoin

     

    J'ai un pied dans la tombe mais j'accumule toujours

    La Faucheuse n'est pas à vendre et je serai fauché un jour

     

    Je regrette les temps anciens

    Où les morts emportaient leur trésor dans leur tombe

    Je n'aurai sur moi qu'un costume moche

    Et pas un sous en poche

    C'est le comble

     

    Je laisserai aux autres mon énorme pécule

    Ils attendent de me mettre dans la tombe

    J'accumule...J'accumule...j'accumule...


    Paul Obraska 


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  • turner le Mew Stone à l'entrée de Plymouth
    William Turner : "Le Mew Stone à l'entrée de Plymouth"

    VENTS

     

    Les vents écartelés, voyageurs invisibles

    Entre levant et ponant ou septentrion et midi

    Promènent sur la Terre leur force invincible

    De dépression en dépression jusqu’à la folie

     

    Ils rendent ridicules même les plus beaux

    Décoiffent les dames et soulèvent leurs atours

    Courbent les hommes et volent leur chapeau

    Sous leurs risées, ils jouent de mauvais tours

     

     Papiers et feuilles valsent en mesure

    Les ballons abandonnés roulent sans arrêt

    Les perruques dévoilent les tonsures

    Battent les portes, claquent les volets

     

    Ils fouettent sans égard les drapeaux déchirés

    Les bâches arrachées ondulent comme des oiseaux

    Nappes retournées, chaises renversées

    Craquent les voiles, emportent les bateaux

     

    Le grondement des vents grossit dans les bois

    Les arbres gémissent, les racines cramponnées

    Les ramures en folie se révulsent aux abois

    Dans un barrit ligneux, ils sont déracinés

     

    Les vents irascibles secouent la mer

    Blanchissent ses crêtes hérissées

    Les vagues affolées se ruent sur la terre

    Et vomissent sur le sol leurs hoquets salés

     

    Une brise persiste sur les lieux brisés

    Un zéphyr doucereux caresse les visages

    Une main légère pour se faire pardonner

    D’avoir, en colère, commis tant de ravages

     

    La mer exténuée clapote sur les rivages

    Frangée de détritus, d’algues et d’épaves

    Lutteuse marquée par un combat sauvage

    Elle laisse stagner de sa bouche la bave

     

     

    Paul Obraska

     


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  • Noirmoutier-07-028.jpg

    INCENDIE

     

    Là-bas l’incendie déverse sa lumière

    Glisse en cernant d’un fard doré

    L’œil blanc incandescent sans paupière

     

    Le feu étale un fond de teint orangé

    Sur les ombres noires des toits

    Alignées au bord du doigt de mer

     

    Là-haut le ciel a sauvé son bleu roi

    Balafré de deux traits de lumière

    Que deux avions de proie ont laissés

     

    Fuyant l’incendie un couple de bateaux

    Filent sur la surface argentée

    En creusant deux rides sur l’eau

     

     

    Paul Obraska

     


    24 commentaires
  • Brulloff-Pomp-i.jpg
    Karl Brulloff « Le dernier jour de Pompéi »

     

    CATACLYSME

     

    Les hommes fats installés sur la braise

    Regardent, satisfaits, leur unique nombril

    Et dressent sur la croûte d’une fournaise

    Les monuments orgueilleux de leur ville.

     

    Les puissants vaniteux font trembler les gueux

    Et tous sont balayés lorsque la terre frissonne,

    Lorsqu’elle éructe et vomit ses entrailles en feu

    En couvrant de ses cendres jardins et colonnes.

     

    La mer bascule comme une coupe renversée,

    Déverse dans l’écarlate sa marée monstrueuse

    En noyant dans ses flots ce qui n’a pas brûlé.

     

    La terreur des hommes devant la terre furieuse

    Est celle des enfants assaillis de cauchemars

    Qu’une mère insensible abandonne dans le noir.

     

     

    Paul Obraska


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  • Salvador Dali : « Le sacrement du dernier repas »

     

    LA CENE

     

    Je sais de quoi je cause

    J’ai assisté à la Cène

    Tout le monde était morose

    L’ambiance était malsaine

    Sans Passion

    D’ailleurs je n’ai rien mangé

    J’aurai préféré mourir d’inanition

    Ce fut un sacré dîner

     

    Pour commencer Il a dit :

    « Voici ce que sera l’Eucharistie :

    Mon corps est dans ce pain

    Mon sang est dans ce vin »

     

    Le silence est tombé sur la salle

    J’ai eu l’appétit coupé

    On n’est pas des cannibales !

    Alors j’ai préféré jeûner

     

    Personne n’avait envie de se mettre à table

    Sauf Judas

    Judas semblait le plus aimable

    Et Lui souriait pendant le repas

     

    On a rompu le pain, regretté le vin

    Rouge comme du sang dans un carafon

    Sans toucher à rien

    Pourtant le pain paraissait bon

    Nous le savions

    Qu’Il était bon comme du bon pain

    Il a même voulu nous laver les pieds

    Pourtant nos vilains pieds salis

    N’étaient pas en odeur de sainteté

    Pas de quoi ouvrir l’appétit

     

    Il y avait sur le napperon une tache de vin

    Comme celles qu’on voit sur les peaux de lait

    Le vin gouttait du carafon trop plein

    Car personne n’en buvait

    Nous, on ne voulait pas verser du sang

    Nous, on tendait l’autre joue aux mécréants

    Je n’ai su qu’après, bien après

    Que du sang serait versé en notre nom

    Oh ! Pas quelques gouttes sur un napperon

    Oh ! Pas des carafons

    Des tonneaux pleins

    Pleins de sang à la place du vin

     

     

    Paul Obraska


    19 commentaires
  •  

    LA HACHE ET LE FEU


    Gustav Klimt : "Bouleaux"


    LA HACHE ET LE FEU

     

    Et les arbres se mirent à marcher

    Avec leurs grosses pattes d’éléphant

    Leurs bras noueux emmêlés

    Leur chevelure verte au vent

    Muraille de troncs mouvants

    Vêtus d’une écorce craquelée

     Pachydermes au cuir ligneux

    Ne craignant ni la hache ni le feu

     

    Ils cherchaient leurs racines perdues

    Dans les prés et les champs

    Autrefois forêts à perte de vue

    Les hommes sur leurs pattes d’oiseau

    Les avaient chassés de chez eux

    Par la hache et le feu

     

    Ils sautaient haies et ruisseaux

    Avec leurs grosses pattes d’éléphant

    Rien n’arrêtait leur marche folle

    Hêtres, chênes et bouleaux

    Faisaient trembler le sol

    Avec d’horribles craquements

    Dans les prés et les champs

    Et les hommes aux abois

    Sur leurs pattes d’oiseau

    S’enfuirent devant la horde de bois

    Emportant avec eux

    La hache et le feu

     

    Mais en retournant la terre

    Pour rechercher leurs racines

    Les arbres déçus ne trouvèrent

    Dans les plaines et les collines

    Dans les entrailles de la terre

    Que des racines d’homme

    Des morceaux de soldats

    Abattus au combat

    Sur les champs de bataille

    Par la hache et le feu

    Paul Obraska






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