• 308. Une mesure à la Gribouille.

    Début janvier 2020 est paru au Journal officiel le décret instituant « le forfait de réorientation aux urgences ». Tout part de la constatation indiscutable que les services d’urgences sont débordés par des patients qui n’ont rien à y faire car les urgences « conçues à l'origine pour prendre en charge les patients requérant un plateau technique complet sont devenues des lieux d'accueil et de traitement pour tous les patients ». En effet « entre un quart et un tiers des patients qui se présentent aux urgences auraient pu, sans perte de chance, être pris en charge par des praticiens de ville. ».

    A noter cependant que définir les urgences par son plateau technique n’est pas tout à fait exact : un service des urgences fonctionne avant tout pour donner des soins rapidement, si le plateau technique permet certains soins sophistiqués, il permet surtout d’aider à faire un diagnostic, mais celui-ci peut être souvent établi par des moyens simples. L’obligation d’avoir un plateau technique complet pour chaque service d’urgences a conduit – et ce n’est pas anodin – à fermer de nombreux services incomplètement équipés entraînant la situation que nous connaissons alors que ces services s'avéraient efficaces pour effectuer un tri et pour traiter directement de nombreux patients. Une mauvaise définition conduit à de mauvaises décisions.

    Mais quel est cet éclair de génie tombant des sphères gouvernementales, celle concernant la santé étant de plus dirigée par une personne censée connaître la pratique médicale ?

    Le décret met en place une expérimentation de deux ans où sera accordé pour les services d’urgences concernés « un forfait de réorientation des patients » de 60 € par acte. La réorientation d’un patient, par un médecin sénior, « vers une consultation de ville à une date compatible avec son état de santé ». Réorientation qui peut d’ailleurs être refusée par le patient.

    On sait que dans les conditions habituelles, l’urgentiste établit la nécessité ou non de soins urgents et les assurent lorsque c’est nécessaire, dans cette nouvelle expérimentation, non seulement il devra établir un diagnostic, mais en l'absence d'admission ou de soins urgents, il devra en outre rechercher ou faire rechercher un cabinet médical susceptible de prendre ultérieurement en charge le patient. Ce qui ne sera pas simple étant donné que les médecins généralistes sont également débordés.

    On voit que l’on peut craindre que loin de soulager les urgences, cette réorientation risque d’augmenter leur charge plutôt que de la diminuer. Le médecin devra de toute façon interroger le patient et souvent l’examiner pour ne pas laisser passer une authentique urgence. Pour prendre un exemple : si un patient arrive en se plaignant de palpitations, pour affirmer qu’elles sont bénignes, il faut au moins ausculter le cœur et faire un électrocardiogramme, examen qui devra être suivi par la recherche d’un cabinet médical pour une consultation ultérieure qui va occuper un agent du service pour on ne sait combien de temps. Et même si l’on renvoie le patient chez lui sans RV ultérieur, l’activité du service n’en aura pas été pour autant réduite.

    Cette « réorientation » qui donnera une charge supplémentaire aux équipes des urgences au lieu de les soulager, semble vouloir leur permettre de se jeter à l’eau pour se protéger de la pluie, au risque de se noyer.

    « La culture donne aussi des patatesMorosité »

  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Janvier à 10:12

    Toutes leurs mesures sont faites à la Gribouille, car le macronisme est atteint de "réformite aigü", mais je ne crois pas qu'il existe de remède pour eux!

      • Lundi 13 Janvier à 10:51

        Ici ce n'est même pas une réforme, c'est faire semblant de faire quelque chose avec une bonne chance d'aggraver la situation actuelle.

    2
    Lundi 13 Janvier à 14:58

    Je suis très con...

    Mais, précédemment, j'avais cru comprendre que ceux qui restent des médecins de villes sont comme qui dirait "surbookés" et leurs cabinets assez encombrés.

    Donc, maintenant, après un examen parfois rapide et sommaire mais indispensable dans un service d'Urgences hospitalier, par ailleurs complètement saturé, un médecin avisé et néanmoins senior renverra, à toute heure du jour ou de la nuit ou à une date de RdV restant à définir, quelques patients malvenus vers un cabinet médical fermé ou débordé. Tout en facturant cet acte 60 € à une Caisse de Sécurité Sociale chroniquement déficitaire...

    Ou alors, c'est peut-être pas (seulement) moi qui suis très con.

             

     

      • Lundi 13 Janvier à 15:19

        Vous avez parfaitement compris et vous avez de surcroît trouvé la parfaite illustration du phénomène (une illustration à laquelle j'aurais du penser)

    3
    Lundi 13 Janvier à 15:50

    Telle que vous la décrivez, c'est vraiment une mesure absurde

    Le problème majeur des Urgences est la responsabilité civile et pénale du médecin en cas d'erreur de diagnostic. On ne poursuit pas un juge pour erreur judiciaire, ni un avocat pour avoir mal défendu son client, mais à la moindre erreur du médecin, la victime ou sa famille demande réparation (et on peut les comprendre, je ferais certainement pareil) et les juges sont souvent très sévères dans ce type d'affaires. 

    Comment voulez-vous, dans ces conditions, refouler quelqu'un des Urgences ?  A la première erreur (arrivée après trente millions de refoulements légitimes) l'imprudent fera la Une des journaux et l'objet d'une plainte en bonne et due forme !  

      • Lundi 13 Janvier à 16:09

        Vous avez parfaitement raison. Il est impossible sur le plan juridique mais aussi éthique de renvoyer un patient sans un minimum d'examen. Mais ce minimum même est dangereux car on pourra accuser le médecin de négligence si son diagnostic a été trop hâtif. Je m'étonne donc que la ministre de la santé qui est médecin ait pu entériner ce genre de mesure, mais peut-être n'a-t-elle fait que de la recherche.

    4
    Souris donc
    Mardi 14 Janvier à 17:17

    On n'est pas encore, comme aux Etats-Unis, procéduriers, au point que les avocats vous harcèlent jusque sur votre brancard des urgences.

    Mais mieux vaut éviter d'avoir un pépin le samedi. Vous passerez, avec votre mal au ventre, après les bagarreurs bien dégoulinants de sang, et les comas éthyliques qui se réveilleront guillerets dans la section hommes, séparée des femmes par un rideau, qu'ils chercheront à choquer en écartant la chemise verte de l'hôpital pour montrer leur cul.

    Au bout de 12 heures (de 14 h à 2 heures du matin), abandonnée sur le brancard, dans l'indifférence des urgentistes qui en ont vu d'autres, vous vous révoltez en menaçant le personnel hospitalier de rentrer chez vous. En rampant s'il le faut.

    Là ils se bougent soudainement, décèlent une appendicite, vous cherchent une place, vous font traverser tout Paris, des urgences de Saint-Antoine à Pompidou. Votre appendicite s'est compliqué en péritonite.

    Au lieu des 3 jours pour une appendicite classique, vous restez 12 jours à Pompidou. Aux frais de la Sécu.

    C'était les prémisses de la réorientation, façon années 2000.

      • Mardi 14 Janvier à 17:35

        Diantre ! Cela ressemble terriblement à du vécu.

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