• Lamentations

    Lamentations

    Nombre de blogs (et souvent le mien) sont des blogs pessimistes. Les auteurs y déversent leurs récriminations plus que leurs critiques, et leur ironie ou leurs insultes plus que leur argumentation. L’avenir est évidemment noir, ce qui est exact pour chacun d’entre nous, et l’on a tendance à étendre notre propre mortalité à court terme à celle de la planète et de l’humanité dont on prévoit la fin prochaine, ce qui, d’une certaine façon, pourrait passer pour une consolation de notre propre disparition.

    Chacun de ces blogs « noirs » pourrait être assimilé à un mur dit des « lamentations » où l’auteur glisse son billet entre les pierres. Un billet plein de reproches plus que de prières.

    Le Point a publié le 3/08/19 un article intitulé : « L'Occident est-il condamné au pessimisme ? » à partir d’une analyse du philosophe des sciences Maarten Boudry parue dans Quillette, (journal australien en ligne, article traduit par Peggy Sastre).

    Boudry y fait l'inventaire de quatre sortes de pessimisme répandues dans les sociétés occidentales, de la nostalgie au pessimisme cyclique. Les extraits de l’article du Point sont en italique. Ce pessimisme existe alors qu’à bien des égards, le monde n'a jamais été en meilleure forme qu'aujourd'hui. Les gens vivent plus longtemps, en meilleure santé, plus paisiblement et en sécurité qu'à n'importe quel autre moment de l'histoire et ces améliorations ont été obtenues grâce à l’application des idées occidentales et paradoxalement ce sont les Occidentaux qui auraient la vision la plus sombre de l’avenir.

    Les causes de pessimisme invoquées ne manquent pas et Boudry classe les comportements à leur égard en quatre catégories :

    Le pessimisme nostalgique

    Au bon vieux temps, tout était mieux. Le monde était intact et beau, mais aujourd'hui, tout part à vau-l'eau. En fonction des pessimistes nostalgiques, l'âge d'or se situera dans un temps historique différent. Pour certains, il s'agit tout simplement du passé qu'ils ont eu la chance de connaître dans leur jeunesse. Pour d'autres, l'utopie est un peu plus lointaine. C'était la Belle Époque précédant les deux guerres mondiales, la vie simple des communautés paysannes médiévales, ou encore « l'harmonie avec la nature » de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs...

    Les déclinistes de droite romantisent une époque où les gens (surtout les jeunes) obéissaient encore à l'autorité et à la tradition, tandis que leurs homologues de gauche soupirent pour une époque où la solidarité et la confiance mutuelles étaient encore des valeurs largement estimées. Bien sûr, les uns comme les autres cherchent les responsables et le tournant idéologique qui ont conduit à la détérioration de la situation et à la spoliation du paradis et bien entendu les coupables sont à l’opposé selon le bord où l’on se trouve. Le complot n’est pas loin.

    Le pessimisme « vous allez voir ce que vous allez voir »

    Contrairement aux nostalgiques, certains sont disposés à admettre que le monde s'est considérablement amélioré au cours des deux derniers siècles. Mais, affirment-ils, cela ne peut pas durer. L'orgueil de l'homme moderne, croyant naïvement au progrès, doit être puni tôt ou tard

    Aujourd'hui, en Europe, les principales prophéties à tourmenter les catastrophistes sont la peur du changement climatique et celle d'une Europe transformée en « Eurabie » à la faveur d'une immigration islamique massive. Et curieusement : plus vous aurez peur de l'un, moins vous aurez de chances de craindre l'autre. Autrement dit, la crainte écologique est souvent inversement proportionnelle à la xénophobie. A mon avis, les pessimistes profonds craignent les deux.

    Si vous êtes persuadé que le monde court à sa perte à moins de prendre des mesures aussi immédiates que drastiques, vous avez la justification parfaite pour des actions extrêmes, voire inhumaines, que vous n'auriez jamais envisagées en temps normalD'un autre côté, la mise infinie du catastrophisme « vous allez voir ce que vous allez voir » peut facilement avoir l'effet inverse de celui recherché : la paralysie. Si la société s'achemine vers un désastre total si nous ne prenons pas immédiatement des mesures drastiques et que ces mesures sont soit impossibles, soit éthiquement inacceptables, alors autant nous résigner à l'inévitable. Ce n’est plus du pessimisme, c’est du désespoir.

    Le pessimisme cyclique

    Ce type de pessimiste admettra que les choses vont plutôt bien en ce moment, sans penser pour autant que notre chance actuelle soit historiquement exceptionnelle. L'humanité a déjà connu des périodes de prospérité et de paix relatives, mais toutes ont pris fin tôt ou tard. Le cours de l'histoire, pour le pessimiste cyclique, va et vient comme les marées ou les saisons… Quoi qu'il en soit, même s'il est vrai que rien ne garantit une poursuite indéfinie du progrès, le principal danger de la pensée cyclique est qu'elle peut rapidement se muer en pensée cynique. Si toutes ces courbes ascendantes doivent tôt ou tard retomber, rien ne sert d'essayer d'éviter l'inévitable.

    Le pessimisme du tapis roulant

    Le pessimiste du tapis roulant accepte que certaines mesures objectives du progrès (davantage de richesse, moins de violence, une vie plus longue et en meilleure santé) sont réelles, mais maintient que, malgré tout, nous n'avons pas vraiment avancé là où cela compte vraiment. À l'instar d'Alice et de la reine rouge dans Alice de l'autre côté du miroir, nous avons couru et couru pour nous apercevoir, lorsque nous avons repris notre souffle et regardé autour de nous, que nous n'avions pas bougé d'un iota depuis le départ. Dans ce type de pessimisme la notion de bonheur, bien difficile à appréhender est un critère pris en compte.

    Le pessimisme du tapis roulant est omniprésent dans le domaine de la justice sociale. Dans les milieux militants, les constats de progrès moral sont souvent rejetés comme un triomphalisme facile visant à enraciner les privilèges et l'oppression, et maintenir le statu quo. Un problème étant remplacé par un autre ou sous une autre forme…« théorie de la substitution » du mal selon « la loi de conservation de l'indignation »

    Là aussi le risque est de ne rien faire, le progressisme serait une perte de temps : Si nous sommes convaincus qu'un mal (racisme, oppression, violence) va toujours être remplacé par un autre ou qu'il va refaire surface sous une autre forme, autant renoncer à essayer de le combattre.

    Ainsi on pourrait conclure que si l’optimisme peut être béat, en permettant cependant d’éviter des souffrances lors de notre passage dans la bulle spatio-temporelle qui nous est dévolue, le pessimisme peut s’avérer dangereux en jugeant toute intervention sur l’environnement comme inutile ou à l’inverse en imposant des souffrances supplémentaires ou même des destructions sans avoir la moindre certitude de changer l’avenir ou de l’avoir prévu correctement.

    « Noirmoutier : paysages dont je ne me lasse pas, mais qui peuvent lasser les autresEt j'ai vu un peu de Vesoul »

  • Commentaires

    1
    Mercredi 7 Août à 18:26
    Pangloss

    A quoi sert de courir si on ne va pas dans la bonne direction?

    Nous sommes passés de la croyance au progrès de la civilisation à celle en la résignation à la civilisation du progrès.

    Il y a cent ans, on vivait moins bien mais on avait l'avenir devant soi. C'était naïf et même peu politiquement correct mais l'Occident avait ses colonies ou sa conquête de l'Ouest. On partait conquérir, évangéliser, apporter les écoles, les dispensaires, les routes etc aux "indigènes" (souvent les armes à la main) et on n'avait pas honte de les considérer comme des inférieurs que l'on affirmait civiliser. Ce qui justifiait leur exploitation. A cette époque le monde n'était pas fini et il y avait encore des explorateurs. A cette époque nous étions innocents.

    La lecture de la littérature pour enfants de cet "heureux" temps est, sur ce sujet, très éclairante.

      • Mercredi 7 Août à 19:00
        Votre première phrase cadre bien avec le "tapis roulant" de l'analyse de Boudry. On comprend que la nostalgie du colonialisme puisse toucher certains descendants des colonisateurs, des colonisateurs qui ne doutaient pas de leur supériorité et même de leur mission. Nous ne vivons plus selon les mêmes critères et c'est tant mieux, mais il n'y a pour les descendants aucune culpabilité à avoir.
    2
    Jean-Claude
    Mercredi 7 Août à 23:29
    Ami, et j'ose le tutoiement... ton blog n'est pas un mur des lamentations. Loin de la. Si je peux me permettre... il est une de ces sources qui comblent ma soif... j'y reviendrai encore et encore... un mot de plus... Merci.
      • Mercredi 7 Août à 23:58

        Merci de venir lire mes billets et de ce commentaire qui étanche ma soif vaniteuse, mais sans apaiser mon autocritique

    3
    Jeudi 8 Août à 14:14

    Pour moi, le pessimisme ambiant est dû (ce qui est cohérent avec certaines des catégories citées) au fait que les gens n'analysent plus leur situation actuelle par rapport à ce qui existait AVANT, mais par rapport à ce qui DEVRAIT exister dans l'idéal. 

    Un peu comme ces parents d'élèves qui estiment que la seule note acceptable est le 20/20.

     

    PS : de façon plus anecdotique, le pessimisme de certains est là pour masquer des opinions inavouables.

    Exemple : "il n'y a pas de démocratie en France" sans plus de précision cache souvent une opinion du style : "il y a de la démocratie au Venezuela, en Chine ou en Russie, mais pour l'instant les gens ne sont pas prêts à entendre cette vérité"  

      • Jeudi 8 Août à 14:23

        Si l'on compare une situation vécue à celle que l'on aimerait vivre, on ressent une insatisfaction, mais qui pourrait éventuellement diminuer dans l'avenir. Dans le pessimisme, il n'y a aucun espoir que la situation puisse s'améliorer.

    4
    Souris donc
    Jeudi 8 Août à 15:08

    J'ajouterais le pessimisme borderline et/ou bipolaire.

    Vous êtes plutôt d'une nature gaie et enjouée. Vos drôles en profitent pour vous extorquer l'iPhone dernier cri, Mamilol, steplait. Vous cédez.

    Vous vous sentez brusquement rétrogradée dans la catégorie dernier des cons.

      • Jeudi 8 Août à 15:54

        C'est plus de la lucidité que du pessimisme. smile

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