Malgré le temps je ne m’habituerai jamais à ces passants ou plus souvent passantes qui marchent dans la rue comme des zombies, les yeux fixés sur leur smartphone, regardant son écran, tapotant du pouce son clavier, souriant bêtement en parlant à l’invisible, haussant le ton sans égard pour autrui, hochant rythmiquement la tête, les écouteurs vissés aux oreilles, ou le casque monstrueux décoiffant une belle chevelure ou masquant de belles boucles d’oreille choisies le matin avec soin. Les passants et surtout les passantes sont ailleurs, déportés par leur portable dans un autre lieu (demande la plus fréquente : où es-tu ? avant d’engager une conversation) et absents de l’espace environnant. Nous devenons des connectés déconnectés du réel.
Le pire s’installe chez soi, dans notre intimité : enceintes intelligentes, micros, capteurs et caméras. Tout ce petit monde avec son allure brillante et sa posture discrète est mis à présent à notre service et prétend nous assister avant de bien nous connaître et de nous rendre esclaves.
Posez une question, l’enceinte branchée sur internet vous donnera la réponse, SA réponse, et n’oubliera pas la question. Vous pourrez ainsi obtenir par sa voix métallique les horaires des trains, les films à l'affiche au cinéma, réserver un restaurant, trouver une recette de cuisine, se faire livrer une pizza, et bien évidemment commander directement des produits sur le site qui vous a vendu l’enceinte parlante. Vous n’aurez même plus l’effort de chercher.
Merveilles de la domotique à qui vous pourrez donner des ordres de la voix, elle se chargera d’ouvrir les rideaux, de préparer le café qui vous convient, elle s’occupera de la lumière, diffusera de la musique. Ce petit monde robotique à votre service se conduira comme un majordome. Vous pensez être le maître en donnant des ordres, alors que vous deviendrez de moins ne moins libre et de plus en plus paresseux. Ce majordome vous dominera. Ce qui l’intéresse c’est votre argent et un bon vendeur pour vendre l'inutile doit créer des besoins, doit bien connaître vos envies, vos lubies et vos travers. En vous vidant de votre substance vous deviendrez léger, et portable à votre tour après avoir échangé votre âme contre des jouets.
Illustration : Eugène Delacroix « Faust et Méphistophélès »