Début janvier 2020 est paru au Journal officiel le décret instituant « le forfait de réorientation aux urgences ». Tout part de la constatation indiscutable que les services d’urgences sont débordés par des patients qui n’ont rien à y faire car les urgences « conçues à l'origine pour prendre en charge les patients requérant un plateau technique complet sont devenues des lieux d'accueil et de traitement pour tous les patients ». En effet « entre un quart et un tiers des patients qui se présentent aux urgences auraient pu, sans perte de chance, être pris en charge par des praticiens de ville. ».
A noter cependant que définir les urgences par son plateau technique n’est pas tout à fait exact : un service des urgences fonctionne avant tout pour donner des soins rapidement, si le plateau technique permet certains soins sophistiqués, il permet surtout d’aider à faire un diagnostic, mais celui-ci peut être souvent établi par des moyens simples. L’obligation d’avoir un plateau technique complet pour chaque service d’urgences a conduit – et ce n’est pas anodin – à fermer de nombreux services incomplètement équipés entraînant la situation que nous connaissons alors que ces services s'avéraient efficaces pour effectuer un tri et pour traiter directement de nombreux patients. Une mauvaise définition conduit à de mauvaises décisions.
Mais quel est cet éclair de génie tombant des sphères gouvernementales, celle concernant la santé étant de plus dirigée par une personne censée connaître la pratique médicale ?
Le décret met en place une expérimentation de deux ans où sera accordé pour les services d’urgences concernés « un forfait de réorientation des patients » de 60 € par acte. La réorientation d’un patient, par un médecin sénior, « vers une consultation de ville à une date compatible avec son état de santé ». Réorientation qui peut d’ailleurs être refusée par le patient.
On sait que dans les conditions habituelles, l’urgentiste établit la nécessité ou non de soins urgents et les assurent lorsque c’est nécessaire, dans cette nouvelle expérimentation, non seulement il devra établir un diagnostic, mais en l'absence d'admission ou de soins urgents, il devra en outre rechercher ou faire rechercher un cabinet médical susceptible de prendre ultérieurement en charge le patient. Ce qui ne sera pas simple étant donné que les médecins généralistes sont également débordés.
On voit que l’on peut craindre que loin de soulager les urgences, cette réorientation risque d’augmenter leur charge plutôt que de la diminuer. Le médecin devra de toute façon interroger le patient et souvent l’examiner pour ne pas laisser passer une authentique urgence. Pour prendre un exemple : si un patient arrive en se plaignant de palpitations, pour affirmer qu’elles sont bénignes, il faut au moins ausculter le cœur et faire un électrocardiogramme, examen qui devra être suivi par la recherche d’un cabinet médical pour une consultation ultérieure qui va occuper un agent du service pour on ne sait combien de temps. Et même si l’on renvoie le patient chez lui sans RV ultérieur, l’activité du service n’en aura pas été pour autant réduite.
Cette « réorientation » qui donnera une charge supplémentaire aux équipes des urgences au lieu de les soulager, semble vouloir leur permettre de se jeter à l’eau pour se protéger de la pluie, au risque de se noyer.