Bien que ne regardant habituellement pas les téléfilms prenant pour thème le milieu hospitalier, il m’est arrivé de voir quelques épisodes de la série TV « Dr House » dont on m’avait dit grand bien. J’en ai vu peu pour ne pas élever ma tension artérielle de façon dangereuse et pour ne pas incommoder mon entourage par mes ricanements désobligeants et mes remarques outrées. Cette série a eu un grand succès puisqu’en 2011, 8,4 millions de Français, en moyenne, ont regardé chaque semaine le personnage pervers du Dr House martyriser ses subalternes, mais également ses malades, et je crois que la série continue à passer sur des chaînes secondaires.
Je ne sais pas si c’est la perversité du médecin boiteux (et fort mal dans sa peau) qui attirait les téléspectateurs ou la vision qu’on leur donnait de la médecine. Ce qui me faisait réagir, c’est justement cette vision grotesquement déformée de la pratique médicale.
Ce service d’urgence mis en scène n’accueillait que des cas exceptionnels, ceux qu’un médecin ne voit qu’une ou deux fois dans sa vie et pratiquement aucun vieillard, alors que les gens âgés constituent la majorité des patients. Mais je comprends fort bien qu’une personne âgée atteinte d’une maladie courante n’est pas très télégénique et surtout ne pose habituellement aucun problème de diagnostic, ce qui ne cadrerait pas avec la substance même de cette série.
Un patient qui tombait dans les griffes de l’équipe du Dr House subissait les affres d’explorations à la chaîne, les plus diverses et les plus agressives au gré des illuminations les plus fantaisistes des cerveaux médicaux, les diagnostics se succédant sans aucun rapport les uns avec les autres. Une hypothèse farfelue = une exploration souvent traumatisante et parfois dangereuse. Les explorations répétées ne laissant pas au malade le temps de respirer et donnant une idée de la confiance et de la résistance de l’Américain moyen.
« Dans 22 épisodes, 18 patients ont été examiné ou ont subi un examen complémentaire à 225 reprises pour arriver au diagnostic final, soit un total de 14 actes par épisode, c'est-à-dire 1 toutes les 3,1 minutes » selon une étude menée par des urgentistes du SAMU 93 sur la saison 2011 de Dr House, publiée dans The American Journal of Medicine. « Parmi les examens complémentaires, l'IRM vient en tête (72 %), avant le bilan biologique standard (61 %), les biopsies (56 %), les échographies (39 %), les scanners (33 %), les angiographies (17 %), les EEG (17 %) et les ECG (11 %) [examen pourtant courant mais anodin et peu spectaculaire]. Vingt-deux autres examens ont été pratiqués au moins une fois au cours de la saison télévisuelle ». Des examens souvent sophistiqués immédiatement réalisés sans le moindre délai d’attente.
Quant aux traitements, ils sont appliqués sans états d’âme, « pour voir », et pas des moindres : corticothérapie, chimiothérapie, chirurgie etc…Une idée = un traitement souvent majeur. Bien qu’à la décharge du Dr House, je dois dire que les traitements « d’épreuve » existent également dans la « vraie vie », mais avec plus de prudence.
Et ce qu’il y a de remarquable dans cette médecine télévisuelle, c’est que tous les membres de cette équipe, dans l’ensemble jeune, étaient capables de réaliser toutes les explorations aussi spécialisées soient-elles et tous les traitements (y compris chirurgicaux) aussi complexes soient-ils.
Ainsi cette série distille une fausse image de la médecine et bien souvent farfelue que les patients devraient bien vite oublier et surtout ne pas exiger dans leur propre intérêt
La série télévisée Grey’s Anatomy a également du succès, mais je n’ai vu aucun de ses épisodes. Par contre une équipe américaine a publié une étude parue dans la revue Trauma Surgery & Acute Care Open, (rapportée par Univadis). Elle a comparé la représentation des traumatismes subis par 290 patients fictifs au cours de 269 épisodes de Grey’s Anatomy avec les blessures réelles subies par 4 812 patients. Ces chercheurs ont constaté que près des trois quarts des patients de la série télévisée sont directement passés du service des urgences à la salle d’opération alors que cela n’a été le cas que d’un seul patient sur quatre dans la réalité. Parmi les personnes gravement blessées, la moitié des patients fictifs ont passé moins d’une semaine à l’hôpital tandis que cela n’a été le cas que d’un seul patient sur cinq dans la réalité. Cette série donne donc l’impression que les soins sont appliqués avec une grande célérité et avec une grande efficacité puisque les personnes gravement blessées sortent vite de l’hôpital. Par contre le taux de mortalité était trois fois plus élevé dans Grey’s Anatomy que dans la vie réelle, ce qui jette un doute sérieux sur l’efficacité de l’hôpital fictif, et devrait pousser les patients à se faire plutôt hospitaliser dans un hôpital réel, malgré sa lenteur, que dans un hôpital fictif. Cette lenteur que des patients éduqués par les séries télévisées pourrait reprocher au personnel hospitalier réel qui, lui, fait ce qu’il peut, mais tue moins. Mais à choisir, je préfère la mort fictive à une mort réelle.