Le mendiant des heures à la dure, les fesses au sol et le dos au mur, les yeux baissés pour apitoyer les passants, ne voyait que la moitié de l’Humanité : la moitié supérieure des enfants, la moitié inférieure des grands.
C’était une fourmilière de jambes, des fourmis dans les jambes qui ne cessaient de s’agiter. Des jambes de femmes belles à regarder, timidement découvertes au printemps, dénudées en été. Mais aussi, plus navrant, des jambes poilues des touristes avec leurs mollets tristes, toujours cachées dans les villes de leur pays, elles profitaient du voyage pour se montrer sans pudeur aux étrangers.
Le mendiant voyait aussi toutes sortes de pantalons avec pli ou informes, entiers ou soigneusement déchirés sans raison pour jouer aux déshérités.
Il guettait surtout les pantalons d’uniforme, et leurs lourdes chaussures cirées. Car il avait aussi les chaussures sous le nez, avec la fausse joie de leurs bandes de couleur, faites pour les coureurs, elles étaient à bout de souffle et fatiguées.
Donc, mis à part les enfants et les chiens, qui familièrement levaient parfois la patte, il ne voyait que des jambes chaussées sans tronc.
Comment appelle-t-on l’inverse d’un cul-de-jatte ? Voyons, ce qui ne peut exister n’a pas de nom. Mais se dit philosophiquement le mendiant « Nom de Dieu ! Le nom de Dieu existe bien ! »
Alors, il se leva et prit son verre de monnaie, son écriteau : « aidez-moi j’ai faim » et partit d’un pas pesant se mêler aux passants.