On rencontre toutes sortes de gens dans le métro parisien : des échantillons de toute l’humanité, des dormeurs allongés sur les bancs, des mendiants silencieux ou racontant leurs misères, des musiciens, des chanteurs, des voleurs aux mains enfantines et même, plus rarement, des policiers.
Ce matin, pour la première fois, j’ai rencontré Savonarole, Jérôme de son
prénom, surgi du quattrocento florentin, réincarné dans un jeune noir portant jean, lunettes et serviette qui, en déambulant dans l’allée de notre wagon, a déclamé d’une voix de stentor des
imprécations ponctuées de « et ouais, et ouais » pour donner toute sa véracité à sa prédication menaçante. Il nous a rappelé que Dieu avait tout créé de l’insecte à l’homme (il a passé
sous silence les tremblements de terre qu’il aurait – cela va de soi - interprétés comme des punitions divines), il nous a exhorté à mettre une fin définitive à nos multiples péchés dont la
fornication, l’avortement et la sodomie et nous a engagé à entrer en Jésus, mais sans préciser la voie de pénétration. Il nous a asséné une grande vérité stupéfiante : que nous étions tous
mortels. La mort est en effet omniprésente dans les religions, c’est la grande porte ouverte à leur imagination Boschienne, derrière laquelle elles mettent le Paradis et l’Enfer dont personne
n’est revenu pour affirmer leur existence, ce qui leur permet pour nous faire filer doux de brandir la récompense et le châtiment sans être désavouées, et notre prédicateur n’a pas manqué de nous
faire miroiter les feux de l’Enfer avec une certaine jubilation (« et ouais, et ouais »).
Les voyageurs prisonniers du wagon et peut-être frappés par ces foudres célestes sont restés silencieux, un tantinet étonnés et sans doute impressionnés par la carrure du prédicateur. Seules deux personnes ont protesté : un homme au fond du wagon qui lui a fait remarquer qu’il n’avait pas le droit de prêcher ainsi et qu’il y avait des lieux pour le faire et votre serviteur, proche du prédicateur, accroché à son journal de peur qu’on le lui arrache pour être brûlé sur « le bûcher des vanités », en lui disant que c’était son opinion et qu’il n’avait qu’à la garder pour lui. Mais rien n’y fit, emporté dans son envolée céleste et la rame du métro, le prédicateur n’est pas redescendu sur terre. Il ne l’a fait qu’au terminus en nous abandonnant à nos péchés.
Savonarole (peintre anonyme)