Les religions font le grand écart : un pied soudé dans l’antiquité ou l’aube du Moyen Âge et un pied dans le monde actuel. Si de nos jours une personne affirmait avoir vécu une révélation divine dans les mêmes circonstances que celles à l’origine des religions monothéistes, un prêtre miséricordieux douterait sans doute de l’intégrité mentale de la dite personne et lui proposerait peut-être de consulter un médecin. Mais si notre temps parait dominé par le matérialisme et la rigueur scientifique, ils n’entament en rien la foi dans les récits anciens, et n’empêchent pas les apparitions d’apparaître et les sectes de proliférer.
Les religions révélées font le grand écart entre la modernité et des dogmes pratiquement inchangés depuis des siècles, fondés sur des parchemins dont on ne connait pas pour la plupart les auteurs et que l’on attribue plus ou moins directement à Dieu par défaut de copyright. Depuis, le monde a été bouleversé et les religions finissent par glisser un pied dans le monde d’aujourd’hui, l’autre étant immobilisé dans le passé.
C’est ainsi que la distribution des hosties peut transiter par la poste, l’eau bénite être distribuée par une machine automatique. Le curé polonais Grzegorz Sowa prend même les empreintes digitales des enfants qu’il prépare à la confirmation avant et après chaque office afin de vérifier leur présence et sa paroisse s’est dotée d’un lecteur optique permettant d’épingler ceux qui font la messe buissonnière. Dans le village suédois de Tärnsjö où les pompes à essence avaient été fermées, le pasteur a eu l’excellente idée d’ouvrir à l’église une station-service pour sauver l’économie locale et éviter que les villageois ne fassent leurs courses dans un autre village.
Le prêtre anglican David Parrott a, quant à lui, transformé la traditionnelle “bénédiction des charrues” en “bénédiction des portables”. Le lundi 11 janvier, à Londres, il a prononcé cette prière : “Que nos langues soient douces, nos e-mails simples et nos sites web accessibles.” Tandis que ses ouailles tendaient leur téléphone, le prélat s’adressait ainsi à Dieu : “Par ta bénédiction, Seigneur, que ces téléphones et ces ordinateurs, symboles de la technologie et de la communication dans notre vie quotidienne, nous rappellent que tu communiques avec nous et nous parles par ton verbe, amen.”
Ce sont des adaptations vénielles au monde moderne qui contournent un peu les dogmes indéracinables, car les prêtres savent que les déraciner exposerait à faire tomber l’arbre lui-même. Afin de réduire le grand écart, la tentation d’interpréter les récits anciens à la lumière des découvertes scientifiques existe aussi et on n’a pas manqué de faire cadrer la théorie du Big Bang avec la création divine du monde (Pie XII)[1]. [Pour le "dessein intelligent" : voir les commentaires]
Les intégristes islamiques, eux, font un grand écart plus périlleux (pour nous). Leur rêve est de vivre au Moyen Âge, ils ne veulent pas que les femmes quittent leur statut de sous êtres humains et ne soient autre chose que des ventres à pénétrer et à procréer, alors qu’ils maîtrisent parfaitement les techniques modernes : internet, le maniement des explosifs et des armes les plus sophistiqués, le pilotage des avions, et l’arme atomique sera peut-être bientôt à leur portée. Cependant certains d’entre eux tentent de réduire le grand écart en affirmant que les principes de la mécanique quantique étaient déjà en filigrane dans le Coran.

[1] Cependant le prêtre catholique belge Georges Lemaire, l’un des pères de la théorie du Big Bang, avait montré à l’époque son opposition à ce type d’interprétation en affirmant qu’il ne fallait pas mêler la science et la foi.