Je sais bien qu’une devise n’est qu’un but à atteindre, mais quand elle comporte trois valeurs difficilement conciliables, jusqu’à s’exclure mutuellement, ce n’est plus une devise mais une utopie incohérente.
Il est de notoriété publique que le couple qui se déchire constamment est celui formé par la Liberté et l’Egalité. Péguy disait que « c’est toujours au nom de l’égalité que l’on a étranglé la liberté ». L’égalité absolue (en dehors de l’égalité devant la loi dont la réalisation est possible et n’entame pas la liberté) ne peut être imposée que par un despote ou un régime totalitaire, encore que, même dans ce cas, si la liberté disparaît, l’égalité ne concerne que la masse car les dirigeants accaparent tous les biens et les privilèges. Le communisme tel qu’il a été appliqué (et on ne voit pas comment des hommes, et non des saints, pourraient l’appliquer autrement) en est une parfaite illustration. Pour ce qui concerne les Français, j’ai lu récemment une phrase de Tocqueville : « Les Français veulent l’égalité, quand ils ne la trouvent pas dans la liberté, ils la souhaitent dans l’esclavage ».
Le couple Liberté et Fraternité n’est pas mieux loti. Une société où la liberté règne en maître permet aux plus forts de manger les plus faibles. Dans ces conditions : allez demander aux plus faibles de fraterniser avec les plus forts.
Le couple Egalité et Fraternité ne s’entend pas davantage. Par nature, les gens sont inégaux dans leurs capacités mentales et physiques, leur héritage, leur milieu familial, et même pour ce qui concerne la chance. L’Egalité voudrait que les uns se dépouillent pour les autres, alors, allez demander aux uns de fraterniser avec ceux qui les ont dépouillés.
La devise de la République Française est un tripode qui se fait mutuellement des croche-pieds. Il est étonnant qu’elle ne zigzague pas davantage, elle réussit finalement à sauter d'un pied sur l'autre, de droite à gauche et de gauche à droite, mais il lui est arrivé de trébucher.
Yue Minjun : « La liberté guidant le peuple »