Depuis plus d’un demi-siècle la France est en paix. Le terrorisme tue, mais ce n’est pas une guerre. Cette paix semble peser sur les générations qui n’ont connu qu’elle. Elles n’ont connu ni les bombardements, ni les soldats ennemis défilant dans les rues, ni les otages fusillés contre un mur, ni les officines où l’on torture ceux qui résistent, ni les camps d’internement où l’on meure. Elles n’ont connu que la démocratie : l’élection de leurs représentants, ce qui permet de leur cracher dessus, la libre expression sans la crainte d’être emprisonné pour une opinion, le libre déplacement à travers le pays sans papiers pour se justifier. Elles n’ont connu aucune pénurie vitale, mais au contraire des aides sociales de la part de l’Etat, c’est à dire des autres.
On peut comprendre qu’un tel manque devient insupportable à la longue. Alors on s’invente une guerre. L’Etat devient une dictature, le président de la République un dictateur, la police une armée ennemie, un défilé dans la rue une résistance, on suscite une arrestation pour avoir l’équivalent d’une torture, les victimes des accidents de la circulation qu’ils ont eux-mêmes provoqués comme l’équivalent d’un massacre qu’il faut honorer.
Générations actuelles, ne soyez pas nostalgiques, ne jouez pas à la guerre des boutons pour passer le temps et vous donner de l’importance, n’usurpez ni les mots, ni les choses, revendiquez comme la démocratie libérale vous en donne le droit, mais sans grandiloquence, et soyez patients, il suffit d’attendre, une véritable guerre avec des morts par milliers ou millions finit toujours par arriver.
Illustration : Goya « le 3 mai 1808 »