La liberté de procréer
En 2008, le Sénat, avec une majorité de droite, avait proposé de légaliser l’utilisation des mères porteuses. En avril 2011, le Sénat a rejeté cette légalisation dans le projet de loi de révision bioéthique en mettant en avant le principe de « l’indisponibilité du corps humain ». Le Sénat ayant acquis une majorité de gauche (le débat avait cependant transcendé le clivage droite/gauche), il n’est pas exclu que dans l’avenir les couples pourront utiliser des mères porteuses en France. Pour l’auteur (PS) d'un amendement en avril dernier, la gestation pour autrui « permet d'accroitre la liberté de procréer ». On pourrait lui répondre :
1° Qu’il ne tient pas compte de la liberté de la mère porteuse qui, le plus souvent, loue l’utilisation de son ventre par nécessité, ce qui est une servitude.
2° Que c’est elle qui procrée, puisqu’elle assure la formation de l’enfant et sa naissance et non pas le couple demandeur, la rencontre de deux gamètes dans un tube n’irait pas loin sans elle.
Don ou utilisation
"Utilisation" est un mot dur, mais c’est le terme exact pour ceux qui pensent qu’il s’agit d’une nouvelle marchandisation du corps humain. « Don » serait le mot choisi par ceux qui ont une vision un peu angélique de la chose. Un sénateur UMP avait parlé de « transcender le corps humain ». Les prostituées seraient heureuses de savoir qu’elles permettent à leurs clients de transcender leur corps. On pourrait me dire que le parallèle est un peu osé, mais les unes prêtent leur corps pour satisfaire le désir d’enfant d’autrui et les autres le prêtent pour satisfaire le désir sexuel de son prochain. Dans un cas la gestation est dévalorisée, dans l’autre, c’est l’union sexuelle.
L’utilisation du corps humain comme marchandise ou objet ne date pas d’aujourd’hui : prostitution, esclavage, mariage forcé, harem, viol, trafic d’organes…les exemples ne manquent pas. Les mères porteuses, elles, pourraient être considérées comme des machines vivantes (en attendant de fabriquer une machine à gestation). Dire qu’il s’agit d’un don de soi pour le bonheur d’autrui est une façon christique de voir les choses (en dehors des cas où c’est une personne amie ou de la même famille qui offre son ventre) mais qui ne correspond pas à la réalité observable à l’étranger où les mères porteuses sont rémunérées et si l’on envisage en France une « indemnité », les dessous de table ne manqueront pas.
Le possible n’est pas toujours souhaitable
On ne sait pas très bien jusqu’où va aller la satisfaction du désir d’enfant. Là il ne s’agit plus d’une grossesse « assistée » qui conduit à porter son propre enfant, même si la conception initiale a pris des chemins détournés, mais de faire fabriquer un enfant à l’extérieur pour son bonheur personnel, l’enfant, à la limite, devient une poupée vivante, même s’il possède dans le meilleur des cas la marque génétique du couple demandeur. L’adoption, certes difficile, est une démarche bien différente car elle aboutit au bonheur espéré d’un enfant abandonné : c’est un échange entre un couple désirant un enfant et un enfant désirant des parents.
Ce n’est pas parce que des pays légalisent les mères porteuses que c’est une bonne chose et que la France est obligée de les suivre, ce n’est pas parce que des couples sont obligés de franchir les frontières pour satisfaire leurs désirs qu’il faut se lamenter sur leur sort. Mais il est difficile d’arrêter l’évolution des mœurs et de renoncer à faire ce qu’il est possible de faire, même si cela aboutit à l’individualisation forcenée et à l’éclatement des repères humains. La tendance est de confondre progrès et nouveauté, progrès et possibilité.
