La déshumanisation de la médecine vient de connaitre un progrès décisif : la télémédecine (tous les actes « réalisés à distance au moyen d’un dispositif utilisant les technologies de l’information et de la communication ») a maintenant un cadre juridique officiel. La télémédecine peut prendre plusieurs aspects dont certains sont d’une grande utilité et ne déshumanise la médecine en aucune façon, comme la téléassistance qui intervient dans le cadre de l’aide médicale urgente ou de sa régulation, la télésurveillance d’un patient connu, surtout s’il est porteur d’un appareillage nécessitant un contrôle régulier ou la télé-expertise, c'est-à-dire l’appel à d’autres confrères pour l’interprétation de données.
Là où la déshumanisation apparait c’est dans la téléconsultation, mode d’exercice devenu officiel après un contrat passé avec l’agence régionale de santé qui sera sans doute lié « aux spécificités de l’offre de soins dans le territoire considéré ». Bien sûr, la téléconsultation peut être une solution bancale à la désertification médicale de certaines régions du territoire et peut convenir également lorsque le patient est connu d’un praticien et que celui-ci l’a déjà examiné et le suit pour une pathologie déterminée avec pour seul risque de contagion celui d’un virus informatique.
Mais faire un diagnostic et prescrire un traitement sans avoir jamais vu et examiné le patient me laisse perplexe, même si le simple interrogatoire conduit au diagnostic dans beaucoup de cas. Voilà un singulier colloque singulier. Que devient le contact humain, l’aspect psychologique de la consultation, les confidences, le charisme du médecin pour rassurer et prescrire, puisque l’on sait que la façon de prescrire a autant d’importance que la prescription elle-même. Et que deviennent tout simplement les découvertes de l’examen : maladie inattendue ou contre-indication à une prescription. La téléconsultation me semble présenter des dangers pour le patient. La consultation à distance risque de se solder (si le médecin est prudent) par la prescription d’examens complémentaires, notamment d’imagerie, qui viendront remplacer l’examen du médecin, mais ne va-t-on pas alors assister à une débauche onéreuse d’explorations qu’un simple examen physique aurait permis d’éviter ?
La déshumanisation de la médecine est en marche. Des consultations de psychiatrie ont déjà été préconisées par ordinateur. Plusieurs hôpitaux américains ont depuis quelques années adopté un « robot de garde », baptisé RP-7, qui permet aux petits établissements d’offrir une prise en charge aux victimes d’accident vasculaire cérébral. Je suppose que ce robot bienveillant est sollicité par l’entourage car une conversation entre un robot et un aphasique serait surréaliste, à moins que l’on demande à l’hémiplégique, s’il n’est pas sourd, de tapez 1, de tapez 2 etc… de sa main valide. Aux Baléares, depuis 2006, le programme Telestroke s’adresse à la même pathologie avec un certain succès semble-t-il.
Bienvenue dans le meilleur des mondes.