Le monde animal est un monde violent, mais la violence ressort le plus souvent d’une nécessité : s’alimenter, survivre, défense du territoire, conquête de la femelle pour les mâles et défense de la progéniture pour les deux mais surtout pour les femelles. L’homme peut obéir à toutes ces motivations (« la lutte pour la vie »), mais sa particularité – en dehors du rire – est d’aimer parfois la violence pour la violence : la violence gratuite, sans intérêt.
La question toujours débattue et jamais résolue est : d’où vient cette violence ? Existe-il une prédisposition ? Le violent est-il le produit de son environnement : famille, éducation, société ? Ou les deux facteurs associés existent-ils toujours ? Il faut mettre à part la violence déployée pour sa propre sécurité et celle provoquée par une idéologie qui se déploie toujours sur une grande échelle et entraîne des individus apparemment normaux dans une violence parfois extrême.
L’idée d’une disposition héréditaire pour les maladies mentales est apparue au milieu du XIXème : c’est la théorie de la « dégénérescence » dont l’idée centrale est la transmission héréditaire d’une prédisposition morbide (siégeant dans le système nerveux) s’aggravant au fil des générations sous l’effet de causes favorisantes jusqu’à l’extinction de la lignée. Cette théorie a été élaborée par B-A Moret qui lui donnait une connotation métaphysique puisque la folie lui paraissait être la conséquence d’une déchéance originelle, celle qui frappe la créature déchue, chassée du paradis. Cette théorie ne s’appliquait pas particulièrement aux actes criminels, c’est le criminologiste italien Lombroso qui a élaborée la théorie atavique du crime du individualisant une soi-disant classe de « criminels nés ».
Bien sûr la génétique moderne est venue mettre son grain de gène. Normalement le chromosome n° 23 comporte la paire XY chez l’homme. Dans les années 1960 le « chromosome du crime » avait été décrit sous la forme surnuméraire XYY qui d’après une étude américaine s’était révélée 35 fois plus fréquente dans la population carcérale que dans la population générale. On en revenait à la notion de « criminels nés ». Depuis cette théorie a été battue en brèche car la grande majorité des criminels ne possède pas cette anomalie XYY, et l’avoir (un homme sur mille tout de même) ne signifie pas que l’on va devenir criminel.
Dans un article précédent (MEUTES XVIII) un commentaire me faisait remarquer que l’enfant ne nait pas violent et que c’est l’adulte qui lui apprend ou suscite la violence notamment par le type d’éducation (référence au film « Le ruban blanc »). Il me semble au contraire que beaucoup de petits enfants peuvent être violents et que c’est la peur de l’autre enfant ou de la réprimande de l’adulte qui le retient, la bonne éducation s’efforçant de diminuer et de canaliser cette violence pour rendre l’enfant « socialement compatible ». A l’inverse, l’environnement psycho-social peut évidemment contribuer à la développer.
La neurobiologie et notamment l’imagerie fonctionnelle du cerveau vient apporter des éléments sur le rôle de la peur comme facteur de délinquance. Des recherches[1] en exploitant une étude longitudinale commencée depuis plus de vingt ans, ont établi qu’une sensibilisation amoindrie au sentiment de peur dans l’enfance (vers l’âge de 3 ans) est associée à une criminalité accrue, vingt ans plus tard. Ce lien s’expliquerait par l’implication physiologique de l’amygdale du cerveau dans la perception de la peur : un dysfonctionnement de cette structure cérébrale empêcherait de reconnaître le danger et favoriserait alors des comportements « plutôt intrépides ». D’où l’installation d’un cercle vicieux : moins le sujet serait sensible aux conséquences négatives de ses actes, et plus il risquerait de s’engager dans des conduites délictueuses, en l’absence de frein. Une dimension organique apparaîtrait donc dans le comportement délinquant. D’autres travaux ont confirmé cette relation entre un dysfonctionnement amygdalien précoce et une inclination ultérieure aux comportements antisociaux. À l’inverse, une réactivité accrue de l’amygdale cérébrale est retrouvée dans les troubles anxieux, et ce phénomène semble constituer la base d’un conditionnement à une peur excessive (à mon avis, il reste à savoir si la dysfonction observée de l’amygdale cérébrale dans un sens ou dans un autre est primaire ou secondaire)
Alors, le « criminel né » renaîtrait-il ?
[1] Philipp Sterzer : Born to be criminal ? What to make of early biological risk factors for criminal behavior. Am J Psychiatry, 2009 ; 167 : 1-3