7 Janvier 2013
L’idée du « consentement éclairé » n’est pas discutable, elle est terrifiante : « toute personne a le droit d’être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui leur sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu’ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et les conséquences prévisibles en cas de refus ».[1]
La Loi et le Code de déontologie obligent donc le médecin à obtenir le consentement « éclairé » du patient sans omettre aucune des complications possibles des examens nécessaires au diagnostic et du traitement proposé. Rassurant.
Le patient doit bien comprendre à quel point il est menacé
Révéler le meilleur est un plaisir, révéler le pire est devenu légal. Mis au rang de tout prestataire de service depuis 1997 [2], non seulement le médecin doit dire la vérité, mais il doit aussi prouver qu’il l’a dite et que son patient l’a bien comprise ( !? )[3]. La médecine est une des rares professions capables de prédire un avenir possible, mais le praticien s’interdisait auparavant, par humanité, de le révéler s’il était sombre. Le patient peut à présent exiger de le connaître. Il aura l’avantage de vivre pleinement sa maladie avec angoisse, dans la crainte des aléas thérapeutiques, des échecs et des complications possibles de toute intervention ou examen, y compris des plus improbables.« L’usager du système de santé » a le droit, depuis 2002, de souffrir davantage ou de refuser des soins vitaux par crainte de leurs risques annoncés. Rassurant.
Plus le patient est éclairé, plus il s’assombrit
Pour respecter la loi et se mette à l’abri de revendications et procès, le médecin, l’anesthésiste, le chirurgien, l’accoucheur, vont demander au patient de parapher la liste des incidents et catastrophes qui peuvent éventuellement l’atteindre : « la notion, malheureuse et en tout cas trop ambiguë, d’information approximative n’est plus de mise aujourd’hui : c’est une information totale qui est imposée…l’information totale est la règle, le silence ou la dissimulation est l’exception. » « Après tout chacun est libre de préférer un risque zéro plutôt qu’affronter un risque, même marginal, mais bien réel et grave. »[4]. L’ennui est que lorsqu’un malade refuse un examen essentiel ou un traitement dangereux mais salvateur, le risque n’est pas zéro mais peut atteindre 100%. C’est ainsi qu’on informera une mélancolique au comble d’une angoisse insupportable et mortifère que les électrochocs qui doivent la soulager peuvent la tuer, qu’on avertira un quasi aveugle que l’opération de la cataracte qui doit lui redonner une vue normale peut le rendre complètement aveugle, que la coloscopie nécessaire au dépistage d’un cancer peut provoquer une péritonite par perforation à opérer dans l’urgence, que toute anesthésie, même courte et pour une opération bénigne, peut entraîner un coma, une infirmité ou la mort. Tout acte médical comporte un risque. On ne s’étonnera pas dans ces conditions que plus le patient est éclairé, plus il s’assombrit.
Doit-on toujours révéler ce que l’on croit savoir ?
Henri de Mondeville, le grand chirurgien du XIVe siècle, faisait remarquer que « Depuis la plus ancienne antiquité les gens ont considéré les chirurgiens comme … des filous de la pire espèce ». Cette mauvaise réputation s’est atténuée à la Renaissance mais les chirurgiens ont gardé jusqu’il y a peu avec les dentistes celle léguée par leurs ancêtres barbiers et arracheurs de dents d’être d’invétérés menteurs. Et comment ne pas mentir lorsque, avant l’anesthésie et l’asepsie, la moindre opération provoquait une atroce douleur et faisait courir un risque mortel. Naguère il était admis par tous qu’il fallait adoucir la réalité, minimiser les risques, rassurer le malade. Le mensonge était donc généralisé, parfois pour de mauvaises raisons : ignorance, impuissance, mépris.
Avec les progrès médicaux, la diffusion des connaissances, le mensonge recule et il a le
plus souvent aucune raison d’être, mais si le mensonge a eu ses excès, la vérité systématique a les siens. De nos jours le chirurgien est soumis, peut-être encore plus que tout autre, à
« l’éthique de la vérité ». Mais toute opération, même la plus simple peut se compliquer. La chose étant dite et connue de tous, ce n’est pas une raison quand, dans les suites d’une
intervention chirurgicale, une complication menace ou survient, pour affoler l’opéré et le plonger dans un abîme d’angoisse par un excès d’explications et de prévisions désastreuses. Ce n’est pas
une raison pour agrémenter la prescription d’un médicament ou d’un examen de tous leurs effets secondaires possibles dont la plupart sont rarissimes. Ce n’est pas une raison de révéler toujours
ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir sur l’avenir de son prochain.
[1] Article L1111-2 de la loi du 4 mars 2002
[2] Arrêt Hédreul de la Cour de Cassation
[3] D’après une enquête de Murphy SM et coll (Br. J. Surgery 2004), sur 350 malades ayant été opérés en urgence par laparoscopie, près du tiers n’avaient pas vraiment compris ce qu’on leur avait fait, alors que la plupart (9/10) s’estimaient satisfaits des informations fournies par l’équipe soignante.
[4] Pierre Sargos, conseiller à la Cour de Cassation