Marcel Duchamp : "Portrait de joueurs d'échecs"
Le médecin et son malade sont devenus des partenaires. C’est une idée apparue ces dernières années en réaction au paternalisme qui dominait, souvent de façon excessive, les relations entre le
médecin et son patient. Mais c’est une idée théorique, comme donner un titre sans le pouvoir qui va avec.
Des partenaires qui ne jouent pas au même jeu.
L’un d’eux joue la partie avec un handicap et avec des règles différentes. L’un ne risque rien (sauf erreur flagrante), l’autre risque tout. L’un connaît plus ou moins l’avenir de l’autre et l’autre s’effraie de cet avenir qu’on lui révèle parfois sans ménagement. L’un n’est pas diminué par une maladie évidente (ou alors il le cache bien) et l’autre l’est. L’un actif, interroge, examine et l’autre passif, répond et est examiné. L’un propose des traitements et l’autre, confiant, les accepte. Il n’y a pas de difficulté à reconnaître entre ces deux partenaires celui qui est le médecin et celui qui est le malade. Quant à l’échange entre les deux, elle n’est pas de même nature : les honoraires pour le médecin n’ont pas pour lui la même importance que l’acte médical pour le malade.
L’absence d’égalité entre les deux partenaires heurte les bonnes âmes et fait hurler au « pouvoir médical », mais c’est un fait, comme l’asymétrie entre un client s’adressant à un professionnel pour lui venir en aide, qu’il s’agisse d’un avocat, d’un garagiste ou d’un plombier. Il serait évidemment plus juste qu’un malade ne soit traité que par un médecin atteint de la même maladie. Mais là encore le médecin ne peut se mettre nu comme son patient sans créer d’équivoque.
De l’inconvénient d’être son propre médecin
Ceux qui protestent aimeraient être leur propre médecin et ne dépendre que d’eux-mêmes. Nous pouvons dire sans nous tromper qu’il est préférable que ce vœu ne soit pas exaucé. Il ne faut pas souhaiter aux malades d’être soignés comme les médecins se soignent et de vivre leur maladie comme ils la vivent.
Une curieuse négociation
« Le politiquement correct » ayant établi la notion de partenariat, est apparue celle de négociation pour la détermination des soins. Pour ma part, je ne vois pas en quoi la relation entre un médecin et son malade peut être une négociation. Le médecin propose des traitements que le patient est libre de refuser et s’il accepte l’un d’entre eux après avoir été convaincu, il n’a fait aucune concession. On pourrait alors dire dans ce cas qu’un syndicat fait une concession lorsqu’il accepte une augmentation de salaire pour ceux qu’il défend. Quand le malade accepte d’être traité, le médecin en est heureux mais n’en tire aucun avantage pour sa propre santé. Le médecin n’a de toute façon aucune concession à faire. Cette « négociation » ne le concerne pas directement. Il ne va partager ni la maladie ni le traitement avec son malade et il ne va pas l’abandonner s’il ne se traite pas, ou alors on passe de la « négociation » au chantage et à la menace. Ce que personne ne préconise même dans l’intérêt du malade.