Cette idée est exacte, même si bien d’autres métiers sont nettement plus dangereux. Dans le passé le
danger venait surtout des infections. Aujourd’hui les risques sont ailleurs, l’homme est devenu plus dangereux pour le médecin que le microbe.
Dans le passé, il fallait, en certains lieux, être inconscient
ou sûr de soi pour être médecin.
Les malades ont parfois châtié les médecins pour les conséquences de leurs actes. Mille sept cents ans
avant notre ère, à Babylone, le code d’Hammurabi établissait la sanction en cas de faute ou d’accident thérapeutique avec un barème d’invalidité. Si l’opération d’un homme libre
provoquait la mort ou la cécité on coupait les mains du chirurgien.
Au VIe siècle, un roi de Bourgogne fit égorger ses deux médecins parce qu’ils n’avaient pu sauver la
reine et ses neveux de la variole.
Au XVe siècle, le roi Mathias de Hongrie promettait de grandes récompenses à celui qui le guérirait
d’une blessure par flèche mais la mort s’il échouait.
Lors des épidémies peu de médecins ont
déserté.
« Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne peuvent pas guérir ensemble » (Eugène
Ionesco)[1]. En cas d’épidémie,
Hippocrate conseillait de fuir le plus tôt possible, aller le plus loin possible et revenir le plus tard possible. Boccace dans le Décaméron écrivait en 1352 pendant la deuxième
pandémie de peste « …le frère quittait le frère, l’oncle son neveu, souvent la femme son mari.[…] Même le père et la mère avaient peur de veiller leurs enfants. ». Les
rois donnèrent l’exemple : Charles V et Henri III quittèrent Paris, François 1er s’enfuit d’Anjou. Bordeaux dût, pendant la peste de 1585, se dispenser de son maire, Montaigne,
qui avait omis de rejoindre sa ville. Par contre la plupart des médecins, des apothicaires et des prêtres, firent face et subirent de lourdes pertes, encore que le célèbre Sydenham quitta Londres
pendant la peste de 1665, expliquant qu’il suivait sa clientèle.
Fais sur toi-même ce que tu ne veux pas faire aux
autres.
Nombre de médecins ont recherché sur eux-même la preuve de leurs hypothèses.
L’ apostrophe du plus grand chirurgien du XVIIIe siècle, l’Ecossais John Hunter, fondateur de la
chirurgie expérimentale, à Jenner, est restée célèbre : « pourquoi penser ? Faites l’expérience». Appliquant son principe à lui-même,
persuadé qu’un même organe ne pouvait être atteint par deux maladies, et donc qu’un homme présentant une urétrite ne pouvait avoir et la chaude-pisse et la vérole, il s’inocula du pus urétral
d’un patient qui avait les deux, guérit de l’urétrite mais mourut d’un aortite syphilitique, convaincu d’avoir raison.
Certains eurent de la chance. Clot Bey s’inocula du sang puis du pus d’un bubon de pestiféré et n’eût
pas la peste. Foy voulant prouver que le choléra n’était pas contagieux s’inocula du sang de malades, goûta de leur vomi et resta indemne.
L’Allemand Max von Pettenkoffer prétendit montrer en 1892 que le vibrion cholérique peut provoquer la maladie sans être suffisant, en
avalant en public un ml d’une culture provenant des selles d’un malade mourant du choléra et il en resta presque indemne[2]. Il est vrai, comme le remarquent Petr Skrabanek et
James McCormick[3] que cette auto-expérimentation
révélait peut-être chez cet éminent épidémiologiste une pulsion de mort qui s’est concrétisée neuf ans après par son suicide.
Certains eurent moins de chance, même si en se rendant malades ils apportèrent la preuve de leur
sagacité.
En 1885 l’étudiant en médecine Carrion mourût de la fièvre de Oroya (bartonellose) après s’être
inoculé le broyat d’un nodule cutanée, démontrant par sa mort que la forme septicémique et la forme cutanée appartenaient à la même maladie
En 1900, à Cuba, les américains James Caroll et Jesse Lazear se font piquer par des moustiques
vecteurs de la fièvre jaune, pour confirmer la découverte du cubain Carlos Finlay y de Barres. Caroll, sévèrement atteint, obtint la confirmation de la théorie du moustique alors qu’auparavant
d’autres médecins avaient tenté en vain d’être malade en avalant des vomissements ou en s’inoculant du sérum ou de la salive.
En 1922, S. Koino ingère 2000 œufs d’ascaris embryonnés, eût une atteinte pulmonaire sévère et
retrouva des larves dans sa salive. Le fils de P. Manson à Londres se fit piquer par des moustiques porteurs de paludisme qu’on lui avait fait parvenir de Rome et en fût
atteint.
En 1929, l’Allemand Werner Forssmann, futur chirurgien urologue, s’est introduit dans une veine du bras une sonde
de 65cm poussée jusqu’au cœur, et monta deux étages jusqu’au service de radiologie pour prendre des clichés. Le monde médical resta indifférent à cet exploit et considéra son auteur comme fou.
Vingt sept ans plus tard il partagea le prix Nobel avec André Cournand et Dickinson W. Richards pour l’apport du cathétérisme cardiaque à l’exploration du cœur et des vaisseaux. Entre
temps il avait été bûcheron.
En 1933, à l’institut Pasteur de Tananarive, Georges Girard et J. Robic inventèrent un vaccin contre la peste utilisant un bacille
vivant atténué , qu’ils essayèrent d’abord sur eux-mêmes et leur équipe, alors qu’il n’existait encore aucun traitement curatif de la maladie…
Peut-être était-ce plus la passion de la découverte et la passion de convaincre qu’un altruisme véritable qui
poussaient ces médecins à prouver dangereusement sur eux-mêmes la véracité de leurs hypothèses.
Freud « considérait la passion scientifique comme l’élaboration aboutie de la curiosité de
l’enfant qui veut établir la vérité sur la différence entre les sexes et les mystères de la conception et de la naissance »[4]. A présent que cette vérité est révélée très tôt à
l’enfant, la passion scientifique jusqu’à s’autodétruire a logiquement disparu.
Beaucoup de médecins ont risqué leur vie pour sauver celle des
autres.
Ce fût le cas de Joaquin Albarran. Cet urologue français était un Cubain qui avait fait ses études en Espagne.
Bachelier à 13 ans, médecin à 17, il vient à Paris, apprend le français, recommence la médecine et 4 ans plus tard est major de l’Internat des hôpitaux. D’une trempe peu commune, Albarran sauve
un enfant atteint par le croup en aspirant avec la bouche les membranes qui obstruent la canule trachéale ; il contracte la diphtérie et lors d’une autre garde, seul médecin, en proie à
l’asphyxie, il se fait une trachéotomie devant une glace que tient un infirmier. Professeur d’urologie en 1906 il meurt de tuberculose six ans plus tard, à 51 ans.
Lorsque les médecins étaient impuissants, ils
ne pouvaient échapper à l’ironie ou à la haine.
Pendant les millénaires où la
médecine était peu ou pas efficace, les satires des écrivains et peintres ne la ménageaient pas. Caton l’ancien disait à son fils : « Souviens-toi que je t’ai défendu de
recourir aux médecins.». Cependant la haine mémorable de Pétrarque à l’encontre de Guy de Chauliac qui n’avait pu sauver de la peste sa Laure adorée, restait platonique. L’ironie
cruelle des Montaigne, Molière, Daumier, Proust, Romains et tant d’autres, fait rire mais ne tue pas. Les praticiens étaient respectés et rarement victimes
d’agression. L’assassinat du Pr. Pozzi en 1918 par un opéré de varicocèle[5], « un malade mental qui attribue ses
insuffisances à la chirurgie »[6] était racontée aux
étudiants comme un événement exceptionnel et instructif.
A présent, c’est l’efficacité même de la
médecine que certains trouvent intolérable.
Elle provoque la haine froide
de quelques « intellectuels » parce qu’un examen de dépistage à découvert une tumeur d’évolution fatale, parce qu’un traitement a pour rançon de son efficacité des séquelles
importantes, parce qu’un de leur proche a été victime d’un effet secondaire d’un traitement. Il faut pourtant savoir ce qu’on veut et on a parfaitement le droit d’ éviter les dépistages et
de ne pas se traiter. Rendre responsable le messager du malheur qui vous frappe est plutôt primitif.
Les médecins devront-ils mettre une cagoule
pour exercer leur métier ?
Le personnel soignant est
devenu une cible facile pour les imbéciles. Celui des services d’urgence doit être protégé. Le traumatisme de l’accoucheur par le père irascible fait partie des complications de l’accouchement.
Les médecins dont le devoir est de se rendre à tout appel d’urgence doivent dans certains quartiers solliciter un accompagnement policier ou renoncer.
On aurait pu croire naïvement que la médecine échapperait à l’obscurantisme. Il n’en est rien. Entre l’opposition aveugle aux
traitements efficaces, la violence envahissant les hôpitaux, le sexisme entravant les soins, les mœurs d’un autre âge mettent en péril la vie des soignants et celle des malades, de préférence les
femmes. Les hommes, eux, ont bien trop peur de la maladie pour ne pas se soumettre à une médecine moderne.
Une nouvelle spécialité : la médecine
défensive.
Le risque des procès est venu s’ajouter à celui des agressions. Le médecin est devenu légalement
un prestataire de service comme un autre. On le considère et souvent il finit par se considérer lui-même comme un simple technicien. L’erreur médicale est inadmissible au même titre qu’un contrat
mal rédigé, un appareil défectueux ou une réparation laissant à désirer
Dans l’avenir il serait souhaitable de dispenser aux étudiants en médecine un nouvel enseignement : celui de la « médecine
défensive ». Il consisterait d’abord à bien cerner les motivations avant de choisir une spécialité risquée comme la chirurgie, l’anesthésie ou l’échographie fœtale. Ensuite un cours de
comptabilité permettrait au futur médecin de calculer ce qu’il lui resterait après avoir réglé les primes d’assurances. Enfin on lui enseignerait une pratique dans le but de minimiser les risques
d’un procès : multiplier les explorations, même s’il est persuadé de leur inutilité, demander l’avis à un autre confrère afin de diviser la responsabilité, choisir les cas les plus simples,
avoir suffisamment de psychologie pour repérer le profil des plaideurs[7] et de les envoyer
habilement ailleurs.
Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora
[1] La cantatrice chauve, scène I
[2] En fait, d’après François Delaporte (Dictionnaire de la pensée médicale) il avait déjà eu
le choléra en 1854 et il ingéra la culture la plus ancienne et la moins virulente envoyée par Koch. Pettenkofer eut une récidive peu grave, mais son élève Emmerich qui participa à l’expérience
faillit en mourir.
[3] Idées folles, idées fausses en médecine, éd Odile Jacob 1992
[4] Peter Gay, Freud, une vie, éd Hachette 1991.
[5] Varices des veines du testicule
[6] Pozzi cité par C. Vanderpooten, Samuel Pozzi chirurgien et ami
des femmes, éd V&O 1992
[7] Une enquête auprès des médecins américains exerçant des spécialités à haut risque de poursuites a
montré que presque tous utilisent largement les examens complémentaires et font appel à un autre avis, près de la moitié recourent à l’imagerie médicale sans nécessité et près de la moitié
évitent certains actes, s ‘abstiennent de prendre en charge des malades compliqués ou susceptibles par leur attitude de recourir à un avocat.( JAMA 2005 ; 293 :
2609-2671)