26 Août 2024
Bien que médecin, je ne me suis guère intéressé à la psychanalyse. Peut-être, justement, parce que je suis médecin. Je n’ai lu de Freud que « l’introduction à la psychanalyse », « l’interprétation des rêves » et sa biographie par Peter Gay. Vladimir Nabokov avait défini sobrement la psychanalyse comme étant « l’application des vieux mythes grecs sur les parties génitales ». Cette méthode thérapeutique m’a toujours paru basée sur une construction théorique faite d’affirmations sans la moindre preuve, dont une triade tout de même violente comportant une amputation (la castration pour les femmes), un inceste (sur la mère) et un meurtre (sur le père), une mécanique aussi sophistiquée qu’hypothétique tournant autour d’un axe phallique obsessionnel. Comment peut-on affirmer que : « la succion du sein de la mère est le modèle jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ultérieure » ! ou que « l’ultime fondement de toutes les inhibitions intellectuelles et des inhibitions au travail semble être l’inhibition de l’onanisme enfantin ». Je sais bien que l’onanisme est manuel, mais de là à inhiber ultérieurement le travail par son inhibition dans l’enfance, il fallait oser. Notons que sous nos climats la répression sexuelle étant devenue moins prégnante qu'à l'époque de Freud, ses schémas explicatifs ne sont-ils pas plus ou moins obsolètes ?
Cependant, il s’agit d’une méthode thérapeutique et le critère de jugement est celui de l’efficacité. Cette thérapeutique est encore largement utilisée en France et âprement défendue par ceux qui la pratiquent malgré les nombreuses attaques qu’elle a subies depuis quelques temps. La cure psychanalytique permet aux gens de faire ce qu’ils aiment : parler d’eux, et en payant d’avoir des personnes plutôt intelligentes pour les écouter. Cette écoute, même à prix d’or, est probablement bénéfique dans des troubles mineurs. La psychanalyse permet à la parole de se libérer et de soulager plus ou moins celui qui parle. Une confession laïque mais payante. Par contre, employer la psychanalyse pour prendre des décisions juridiques ou définitives avec une propension sans mesure à culpabiliser les parents, et notamment la mère, me semble périlleux, comme il est dangereux de négliger les apports de la psychiatrie en faisant de la psychanalyse un monde qui se suffirait à lui-même pour aborder les troubles mentaux.
Tout est dans la parole et dans les mots. A tel point que les psychanalystes finissent parfois par donner aux jeux de mots une signification désarmante. Je mettrais à part les lapsus quand ils révèlent clairement une préoccupation. Le plus beau lapsus révélateur que j’ai pu entendre est celui du Pr Pasteur-Vallery-Radot, un patron en fin de carrière alors qui j’étais tout jeune étudiant, qui, lors d’une présentation de malade, mit le pavillon du stéthoscope sur le dos du patient en disant « allo » au lieu de « respirez » car il attendait un coup de fil important.
Je ne connais pas l’œuvre de Lacan et l’importance de son apport à la psychanalyse dans les années 1960, si ce n’est qu’il a grandement facilité l’accès au titre de psychanalyste en créant sa propre école, ce qui explique pour une part son succès. Je n’ai lu que des extraits, sans bien les comprendre et j’ai été découragé à persévérer lorsque je suis tombé sur cette démonstration citée par Sokal et Bricmont (Impostures intellectuelles, éd. Odile Jacob) : « C’est ainsi que l’organe érectile vient à symboliser la place de la jouissance, non pas en tant que lui- même, ni même en tant qu’image, mais en tant que partie manquante à l’image désirée : c’est pourquoi il est égalable à la racine de -1 de la signification plus haute produite, de la jouissance qu’il restitue par le coefficient de son énoncé à la fonction de manque de signifiant : (-1). ». Mis à part ce type d’élucubration aussi brillante qu’hermétique (mais dégageant tout de même une forte odeur de charlatanisme), Lacan et ses disciples jouaient avec les mots. Pour l’école lacanienne, l’inconscient n’est pas constitué comme pour les freudiens du refoulé sexuel, mais se déchiffrerait par des jeux de mots : « si vous dites à un lacanien : ne me prenez pas au mot, il entend ne me prenez pas pour un homo ». J’ai lu récemment qu’une psychiatre, membre de la cause freudienne, prenant possession de son service avait été scandalisée qu’un pavillon puisse s’appeler « Les peupliers » : « peut plier ! ». Devant le risque de déstructurer les patients par une telle appellation, le pavillon fut rebaptisé « Jacques Lacan ». Je suppose donc que, pour un lacanien, le titre de ce billet "jeu de mots" devrait être entendu comme "jeu de maux".
Source : Certaines citations ont été tirées d’un dossier de l’Express du 8/08/24