Le cadavre numérique
Si le médecin clinicien s’est aujourd’hui détourné du cadavre avec soulagement et ne se rend plus guère « au rendez-vous des thérapeutes », il n’en est pas de même de la télévision où l’autopsie est devenue une séquence obligée des séries policières avec un cadavre numérique flanqué d’un médecin légiste ricanant, clown blanc dont on attend des plaisanteries de carabin et des grivoiseries morbides. Sans oublier les pièces anatomiques exposées comme des œuvres d’art et les images de cadavres victimes des guerres et des catastrophes, glanées autour du monde, que le public fasciné regarde avec commisération.
Le cadavre magasin
La dépouille est à présent promue au rang de cadavre-magasin à qui on demande de fournir des organes à transplanter, la mort cérébrale étant une mort juridique laissant le corps vivant à la disposition du corps médical.
Remplacer
un organe était une faculté divine. Ganesh à tête d’éléphant sur un corps d’enfant n’est-il pas le dieu de la sagesse ? Le centaure Chiron qui enseigna la médecine aux hommes transplanta le
talon d’un cadavre de centaure sur Achille. Au IIIe siècle la greffe légendaire de la jambe d’un noir à un blanc par St Côme et St Damien, maintes fois représentée par les peintres du Moyen Age
et de la Renaissance, en font les Saints Patrons des chirurgiens.
Fra Angelico : greffe d'une jambe (de noir) au diacre Giustiniamo
Les chirurgiens comme leurs saints savent à présent greffer la plupart des organes. On a plus ou moins résolu le problème de la maintenance de l’organe étranger. Reste celui de la matière
première, elle manque et bien des malades doivent attendre longtemps et parfois jusqu’à la mort la greffe salvatrice. Ce marché en pleine expansion n’a pas échappé aux trafiquants qui organisent
le commerce d’organes prélevés chez les plus démunis. Les réseaux les plus proches sont en Europe de l’Est et au Moyen Orient. Ils organisent les prélèvements d’organes sur des jeunes gens à bout
de ressources pour une somme modeste, revendus trente à soixante fois plus cher aux malades en attente de greffe. Des médecins se prêtent à ce commerce lucratif de morceaux d’êtres humains
vivants. De façon officielle, en Chine, les condamnés à mort constituent une matière première de premier choix.
Les hommes d’affaires piétinent devant les soues où les cochons transgéniques attendent dans une bienheureuse ignorance que leurs organes soient un jour acceptés par l’homme. « Quel admirable animal que le cochon. Il ne lui manque que de savoir faire lui même son boudin. » (Jules Renard). Du divin et de la sainteté aux marchands du temple, c’est toujours la même histoire.
Prélever à un mort de quoi faire vivre un vivant pourrait être considéré comme un cannibalisme parentéral salvateur. Les greffes d’organes sont évidemment spectaculaires, mais n’est-ce pas un aveu d’impuissance ? On dépose l’organe malade lorsqu’on n’a pas pu le guérir ou le préserver et l’on pose à la place celui d’un moribond que l’on n’a pas pu sauver, mais que l’on maintient en vie pour l’occasion. Le don d’organe est évidemment nécessaire pour sauver ceux qui sont en attente de transplantation, mais ce n’est pas une raison pour jeter l’opprobre sur ceux qui refusent pour des raisons religieuses ou personnelles qu’ils ne sont pas obligés d’expliquer. Après tout on « a quand même le droit… de refuser d’avoir affaire avec certaines gens même après sa mort. » (Fruttero et Lucentini) [1]
[1] La Sauvegarde du sourire, éd arléa 1989.