Le médecin sait à l’évidence qu’il livre un combat d’arrière-garde en retardant si possible la défaite. Il ne peut assurer l’immortalité aux malades dont la famille n’accepte pas le décès même à un âge avancé. Un auteur anglais aurait dit sur son lit de mort : « Je savais bien que nous étions mortels, mais je pensais que l’on aurait fait une exception pour moi ». Chacun pense un peu comme lui. La mort n’est pas prouvée, c’est une constatation statistique avec une très, très haute probabilité et comme le disait V. Jankélévitch « Il n’est jamais nécessaire de mourir ».
Mais…« Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants » (Chateaubriand)[1].
Le rendez-vous des thérapeutes est une expression d’autodérision qui n’est plus guère
employée par les médecins. L’idée que ceux qui avaient soigné un patient se rendent systématiquement à la morgue (on disait aussi : « aller chez Morgagni ») pour constater l’effet
de leur thérapeutique n’a plus cours. L’endroit les rendait modestes mais n’empêchait pas leur curiosité lors de la dissection du cadavre qui leur réservait parfois des surprises. Cette méthode
anatomo-clinique inaugurée par l’Italien Morgagni (portrait) au XVIIIe siècle a été suivie par les Français Bichat,
Corvisart, Bayle, Laennec, et consistait pour les médecins à confronter les signes cliniques du malade vivant avec l’examen de ses organes après sa mort et vérifier jusqu’à quel point ils
s’étaient trompés dans leur diagnostic et leur traitement :
Pierre-Fidèle Bretonneau illustra à sa manière la méthode anatomo-clinique.
Il escaladait les murs des
cimetières pour déterrer les enfants morts en ville de la diphtérie et vérifier qu’ils avaient bien les mêmes lésions que ceux morts à l’hôpital. C’était un esprit original à plus d’un
titre : bon médecin sans diplôme (il n’était qu’officier de santé et a passé son doctorat en 1814 à l’âge de 36 ans), préférant faire carrière en Touraine plutôt qu’à Paris, épousant, jeune
homme, une femme plus âgée que lui d’un quart de siècle, mais rétablissant largement l’équilibre en épousant, presque octogénaire, une jeunesse de 18 ans. Jalousé par ses confrères, bien avant
son second mariage.
Les techniques modernes utilisant la lumière
froide des endoscopes, les ultra-sons, les rayons X, la résonance magnétique nucléaire, les isotopes permettent d’avoir de l’intérieur du malade vivant des images précises dépourvues de sang et
d’odeur et les thérapeutes actuels ne se rendent que rarement à ce rendez-vous.
[1] La vie de Rancé, Livre XXVI chap. 9