Au siècle dernier, les corps de métier dont la fonction est de porter secours aux autres ou de rendre service à la population étaient respectés par tous, voire sacralisés. En dehors de gens ivres ou atteints d’une maladie mentale, qui ne respectait pas les médecins, les infirmières, les pompiers, la police lorsqu’elle venait vous protéger ou les enseignants chargés de sortir la jeunesse de son ignorance ? En France, tous ces corps de métier sont mis au service de la population le plus souvent plus ou moins gratuitement grâce aux impôts. On peut d’ailleurs se demander si l’état d’esprit de la population ne s’est pas modifié par le fait même que ces corps de métier sont à son service ce qui peut conduire certains à remplacer le respect par l’exigence.
J'ai eu la chance d’exercer mon métier de médecin pour sa plus grande partie au siècle (ou au millénaire) dernier et je suis donc effaré d’apprendre que les agressions de médecins se multiplient : 1126 en 2018, et ce chiffre ne concerne que celles qui ont été déclarées au Conseil de l’ordre. Seulement 46% des agressions sont suivies d’une plainte, les médecins hésitant à le faire dans la crainte de représailles.
Ce sont surtout les médecins généralistes qui sont touchés (70%), un peu plus souvent en centre-ville (54%), mais elles sont également observées en milieu rural, c’est ainsi que le département du Nord a connu le plus grand nombre d’agressions (123), et que la Lozère se distingue par la plus forte proportion : 6 agressions pour 161 médecins en exercice.
Les deux tiers des agressions ne sont heureusement que verbales et quand elles sont physiques la panoplie des armes éventuellement utilisées est riche : couteau, cutter, canne, arme à feu (3 fois) ), bombe lacrymogène et une fois un caddy !
Pourquoi tant de violence ? Les motifs d'agression sont toujours les mêmes : reproche relatif à la prise en charge, temps d'attente jugé excessif, mais le vol est en bonne place (18%) juste devant le refus de prescription (médicament, arrêt de travail) (16%) puis le refus d'établir un certificat de complaisance ou de falsifier une ordonnance (11%). "Lors d'une visite à domicile, une femme médecin a été séquestrée trois heures par le patient, qui réclamait son document".
Sans faire de parallèle, on observe une désacralisation des soignants dans les conflits récents. Jadis on ne tirait pas sur une ambulance, pendant la guerre de Syrie par ex. les cibles favorites furent, au contraire, les ambulances, les médecins portant secours aux ennemis et les hôpitaux susceptibles de les abriter d’autant plus facilement bombardés qu’ils étaient sans défense. Car quoi de plus démoralisant pour un combattant que de savoir qu’en cas de blessures personne ne pourra venir le secourir. Il est certain que le respect du blessé, du malade et de ceux qui les soignent est un concept plutôt judéo-chrétien.
Ne pas respecter la personne qui porte secours à un être humain, c’est ne pas respecter l’être humain lui-même et donc un indice de barbarie.
La sacralisation des soignants fait partie d’un système de valeurs universaliste qui semble reculer face à une autre échelle de valeurs basée sur l’assignation identitaire. Taper sur un soignant laisse les gens plus ou moins indifférents, taper sur un transgenre (ce qui est stupide), provoque un scandale et passe en boucle sur les médias.