Le nom du site de presse de la Bibliothèque nationale de France est dans le français le plus pur : Retronews.fr ! J’aimerais savoir pourquoi les responsables français de la BnF ont éprouvé le besoin d’utiliser l’anglo-saxon pour baptiser ce site qui émane d’une administration française regroupant des archives essentiellement françaises.
Quoi qu’il en soit, en février dernier, l’historien Anton Serdeczny qui s’est intéressé à l’histoire de la réanimation y publia un article* très documenté à partir des journaux du XVIIIe siècle sur une méthode pour le moins originale de réanimation des noyés venue de Hollande et qui consistait à insuffler de la fumée de tabac dans le rectum du noyé
Tiré de la Gazette du commerce du 3 mars 1770, les recommandations venues d’Amsterdam :
« Premièrement, il faut souffler dans le fondement du noyé, au moyen d’une pipe ordinaire, d’un tuyau, d’une gaine de couteau ou d’un fourreau d’épée, dont on aura coupé le bout, ou d’un souflet [sic].
Plus cette opération sera prompte, forte & continue, plus elle sera avantageuse ; elle deviendra encore plus efficace, si l’on se sert d’une pipe à fumer, ou d’un fumigateur, pour introduire dans le corps du noyé, au lieu d’air simple, la fumée chaude & pénétrante du tabac.
On ne peut mettre trop de célérité dans cette première opération qui peut avoir lieu au moment même où le corps est tiré de l’eau, soit sur un bateau, soit sur le rivage, & en quelque lieu que le noyé soit posé. »
La Société d’agriculture de Nantes qui diffusa la méthode recommande également de suivre l’insufflation du tabac par le réchauffement du noyé (ce qui est sensé) au besoin en écorchant un mouton sur-le-champ (ce qui est plus délicat et aléatoire) pour couvrir le noyé de sa peau encore chaude, ou, s’il se trouve « une personne saine qui auroit le courage », en se couchant nu dans un même lit contre la victime. Cette dernière proposition est tout de même curieuse car il est rare de trouver un lit au bord de l'eau et l'urgence veut que l'on n'a guère le temps de transporter le noyé dans une chambre à coucher.
Et la Gazette du commerce de rapporter la réanimation d’un noyé au mois de mai suivant par cette méthode un peu fumeuse :
« Aussi-tôt [sic] que les pipes & le tabac furent arrivés, un des camarades du noyé chargea une des pipes, & lui en souffla la fumée dans l’anus, la bouche & les narines, ce qu’il exécuta à diverses reprises.
À la seconde pipe, & environ trois quarts d’heure après que le noyé eut été retiré de l’eau, il commença à donner quelques signes de vie ; il lui survint une espèce de râle ou sterteur semblable à celui d’un homme tombé en apoplexie, ou prêt à expirer.
À la troisième pipe, il s’agita de tout son corps, de manière que trois hommes robustes avoient de la peine à le contenir, & il se mit à faire des hurlements. On lui fit alors sentir de nouveau de l’eau de Cologne & de l’eau de la Reine de Hongrie, dont on lui frotta les tempes & les bords des lèvres, sans discontinuer d’introduire de la fumée de tabac dans l’anus. »
On peut aisément comprendre que revenu à la vie, le noyé se fut agité en hurlant et que trois hommes robustes furent nécessaires pour le contenir.
Néanmoins, on ne douta pas de l’efficacité de cette méthode de réanimation, et un apothicaire créa même une « boîte fumigatoire », contenant le matériel propre à administrer le traitement le plus efficace (la fumée de tabac dans le derrière des noyés). Ces boîtes furent placées à intervalles réguliers le long des quais de la Seine, et, dès l’année suivante, dans tout le royaume de France. « On doit regarder comme une des découvertes les plus importantes pour l’humanité les boites fumigatoires destinées à rappeler à la vie les noyés. » selon la Gazette du commerce.
Ces « boîtes fumigatoires » devinrent en quelque sorte les défibrillateurs de l’époque.
Au milieu du siècle suivant, insuffler de la fumée de tabac dans le derrière (avec quelques conseils pour désobstruer la canule en cas d’obstruction par des matières) était encore considéré comme un dernier recours.
Sur ce blog une cinquantaine d’articles (les premières chroniques médicales) furent consacrés à l’histoire de la médecine, il eut été dommage de ne pas ajouter celui-ci qui montre encore que les médecins ne supportent pas leur impuissance face à la maladie et la mort et qu’ils essayent parfois tout et n’importe quoi. Il faut cependant noter que nombre de noyés semblent avoir été réanimés par voie rectale et après tout on ne sait pas si l’insufflation de nicotine dans le fondement ne provoque pas de l’effet. Mais j'aimerais connaître le raisonnement physiopathologique qui permit à l'inventeur de la méthode de penser que d'insuffler de l'air et de la fumée de tabac dans le derrière permettrait de libérer les voies aériennes de l'avant.
L’histoire de la médecine est émaillée de traitements qui nous paraissent farfelus et parfois dangereux comme la saignée qui, efficace dans quelques maladies, fut appliquée à toutes les maladies y compris l’anémie. Peut-être que nos successeurs s’étonneront de certaines des thérapeutiques que nous appliquons aujourd’hui. Et sans aller dans l’avenir lointain, je m’étonne parfois aujourd’hui de certaines de mes pratiques lorsque j’étais jeune médecin.
* Article rapporté par le site egora