Le pape infanticide
Au XIIe siècle, les conciles (Clermont, Latran, Tours) interdirent aux membres du clergé la pratique de la médecine et surtout de la chirurgie en vertu du principe : « Ecclesia abhorret a sanguine ». En 1492, le Pape Innocent VII, gravement malade, aurait dû s'en souvenir quand son médecin lui proposa la première transfusion sanguine humaine connue avec le sang de trois enfants. Les quatre en moururent. Le Pape aurait pu supporter la transfusion si son groupe sanguin avait été celui du « receveur universel », mais le monde est mal fait et ce groupe est le plus rare des quatre principaux découvert par l'autrichien Karl Landsteiner en 1901. La chance que les enfants soient tous trois des « donneurs universels » était également mince.
Sang noir et sang blanc
Pour éviter
d'avoir recours à des volontaires (nous ignorons si les enfants sacrifiés pour le Pape l'étaient) pour une transfusion immédiate, Charles Drew inventa la banque de sang. Issu d'une famille noire
pauvre de Washington, ce chirurgien américain découvrit, peu avant la seconde guerre mondiale, les techniques de conservation du plasma et du sang et montra que la transfusion de plasma seul,
toujours possible quel que soit le groupe sanguin, pouvait être salvatrice. Pendant la guerre il organisa à Londres la collecte de sang pour la Croix Rouge anglaise, puis pour l'armée des
Etats-Unis. Il démissionna lorsque le Département de la guerre américain décida que les dons de sang des noirs et des blancs devaient être séparés. Après la guerre, devenu chirurgien-chef du
Freedmen's hospital de Washington, il fût reconnu et honoré. Victime d'un accident d'automobile en 1950, la rumeur veut qu'il soit mort parce qu'on aurait refusé de le transfuser dans
l'hôpital le plus proche, réservé aux blancs. L'histoire, trop « belle » pour être vraie, a été déniée par sa veuve, mais la rumeur court toujours. Il reste vrai que l'on cherche en
vain le nom de Charles Drew dans les dictionnaires des grands médecins et dans les histoires de la médecine éditées en Europe.
Un record sanglant
« L'affaire » du sang contaminé par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) responsable du sida s'est révélée en France médicalement incorrect et politiquement correct.
Elle a illustré avec éclat, dans les années 80, l'exception française et les avantages du service public : le taux cumulé de sida d'origine transfusionnelle (hémophiles et transfusés) par
nombre d'habitants en 1998 a été en France près de cinq fois supérieur à celui de l'Italie, près de dix fois celui de l'Allemagne et plus de treize fois celui du Royaume-Uni[1]. Ce record a été établi grâce à la préservation
revendiquée de la vie privée des donneurs de sang pour ne pas écarter, par des questions insidieuses, ceux qui avaient le plus de risque d'être atteints par le virus : homosexuels,
toxicomanes, et délinquants emprisonnés, permettant ainsi de le transmettre aux futures victimes dont la vie a paru moins respectable que le politiquement correct. Le droit a été donné à un futur
opéré ou un malade de refuser la vérification de son « statut viral », c'est à dire la révélation d'une éventuelle atteinte par une hépatite ou le sida alors que son sang pouvait
contaminer le personnel soignant. L'intérêt industriel national a permis de prendre trois mois de retard par rapport aux autres pays développés pour appliquer le test de dépistage français, et
près d'un an pour éliminer le virus des produits sanguins, pour éviter d'importer les méthodes déjà mises au point aux USA, alors que d'autres pays n'avaient pas hésité à le faire. Quant
aux produits en stock et en circulation dont le virus n'avait pas été éliminé, ils ont été laissés à la disposition du public pour des raisons économiques. Les laboratoires privés dans les pays
voisins s'étaient empressés de les retirer du commerce pour éviter d'éventuels procès, ce que le service public en France n'a pas fait, pensant être à l'abri de ce type de désagréments. Pour ce
triste record nos politiques ont admis être responsables mais pas coupables et les médecins intéressés se sont avérés irresponsables et coupables.
Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora
[1] D'après un tableau figurant dans le « Dictionnaire de la Pensée Médicale »