Si la science cherche à humaniser les robots, l’obscurantisme cherche à robotiser les hommes. L’obscurantisme est proportionnel au progrès de la science car depuis que cette dernière a pris son essor, on n’a jamais vu autant de personnes affirmant que la terre est plate ou que les vaccins sont des poisons pour asservir l’humanité ou produits dans le seul but d’enrichir les laboratoires. Il suffit de regarder les pancartes sur le seuil des immeubles pour constater la multiplication des spécialités aussi ésotériques que charlatanesques qui prétendent soigner.
La masse des connaissances ingurgitées par les machines informatiques, dont elles peuvent à présent tirer un discours cohérent et de fausses images troublantes, atteint un niveau colossal qu’aucun homme ne pourra jamais atteindre. Si une personne cultivée est une personne qui a des connaissances sur la plupart des sujets, le robot disposant immédiatement d’un savoir encyclopédique est bien supérieur à l’homme, même s’il ne connait pas le sens de ce qu’il recrache et qu’il le fait selon des valeurs imposées par les programmateurs sans une réflexion propre sur le stock considérable des connaissances à sa portée. Le robot ne peut que reproduire les réflexions publiées par des humains, mais que faisons-nous d’autre, le plus souvent, que de reproduire plus ou moins les réflexions d’autrui ?
Si le robot se cultive de façon exponentielle, la culture des hommes et leur mémoire, qu’ils exercent de moins en moins, s’amenuisent alors que les moyens d’accès facile à la culture n’ont jamais été aussi importants, ne serait-ce que celle fournit par l’intelligence artificielle du robot.
Un cerveau dégarni et peu armé pour la critique est propre à absorber la publicité omniprésente et les informations triées déversées par les médias, comme il absorbe le fanatisme religieux ou politique, les fausses nouvelles et les complots imaginaires qui foisonnent sur les réseaux sociaux. L’homme manipulé et programmé par ceux qui l’informent ou le désinforment devient robot et satisfait de le devenir car protégé par son inculture et ses certitudes, candidat recherché par les partis ou les religions.
Si le robot devient cultivé, l’homme inculte se méfie de la culture jusqu’à vouloir, lorsqu’il est un fanatique religieux ne trouvant sa vérité que dans un seul livre (qu’il n’a pas toujours lu), assassiner ceux qui la dispensent : les professeurs ou les écrivains, et brûler les livres autres que le sien.
« L’ignorance c’est la force » disait Orwell, la force dangereuse des imbéciles, cette dernière sera de toute façon dépassée par celle, tout aussi dangereuse, du robot sachant, animal domestique aux mains d’une élite et outil redoutable de désinformation ou de propagande pour les autres.